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LÉGENDE ARTHURIENNE

ÉTUDES ET DOCUMENTS

PREMIÈRE PARTIE

LES PLUS ANCIENS TEXTES

TOME II

GEOFFROY DE MONMOUTH LA LÉGENDE ARTHURIENNE A GLASTONBURY

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LA

LÉGENDE ARTHURIENNE

ÉTUDES ET DOCUMENTS

PREMIÈRE PARTIE

LES PLUS ANCIENS TEXTES

TOME Il

GEOFFROY DE MONMOUTH

LA LÉGENDE ARTHURIENNE A GLASTONBURY

PAR

EDMOND FARAL

Professeur au Collège de France Directeur d'études à l'École pratique des Hautes Études

PARIS LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR

D, QUAI MALAQUAIS, D 1929

Cet ouvrage forme le fascicule 256 de la Bibliothèque de l'École des Hautes Études

BIBLIOTHÈQUE

DE L'ÉCOLE

DES HAUTES ETUDES

PUBLIÉE SOUS LES AUSPICES

DU MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE SCIENCES TISTORIQUES ET PITILOLOGIQUES

DEUX CENT CINQUANTE-SIXIÈME FASCICULE LA LÉGENDE ARTHURIENNE ÉTUDES ET DOCUMENTS PREMIÈRE PARTIE : LES PLUS ANCIENS TEXTES

TOME ll

GEOFFROY DE MONMOUTH LA LÉGENDE ARTHURIENNE A GLASTONBURY

PAH

Eomonr FARAL

Professeur au Collège de France Directeur d'études à l'École pratique ds Hautes Études

PARIS

LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR

5, QUAI MALAQUAIS, 5

1929

Tous droits réservés

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A M. FErpinann LOT

De ———à DS SR ON CR EE

VIII cu

GEOFFROY DE MONMOUTH

Qui était cet homme ? On sait peu de choses de lui.

1. Les origines de Geoffroy. Ses parentés et ses amitiés.

Il était né, selon toute vraisemblace, à Monmouth, dans le Gwent, et il était de race bretonne. Il s'est lui-même intitulé, dans l'une de ses préfaces, Galfridus Brito : et il se donne communément le nom de Galfridus Monemutensis *. Cette dernière indication a fait penser qu'il aurait été moine au couvent bénédictin de Monmouth, fondé sous Guillaume 1°" par le Breton Wihenoc, qui y avait fait venir des moines noirs de Saint-Florent :. Deux chartes de cet établissement, l'une de Badero, l’autre de Richard de Cormeilles, qui datent tou- tes deux des environs de l’année 1125, nomment un certain prieur Geoffroy‘. Si notre Geoffroy avait appartenu à ce milieu, on s'expliquerait l’information dont ses livres font preuve sur certaines traditions de France. Cependant le prieur Geoffroy portait le surnom de Parvus, qui n’a jamais été celui de Geoffroy de Monmouth. D'autre part, plusieurs chartes,

4

4. Voir ci-dessous, page 26.

2. Voir ci-dessous, pages 13 et 29.

3. Charte de fondation dans Dugdale, Monasticon anglicanum, t. IV, p. 596, ne 2.

&. Dugdale, tbid., 3 (dans le texte de la charte, Go/fredo priore ; et parmi les témoins, Gofredus Monemutensis prior), et p. 597, 6 (Goffredus Parvus tunc lemporis prior).

2 GHOFFROY DE MONMOUTH

signées par Geoffroy en qualité de témoin, et deux fois avec le titre de niagister, semblent indiquer que le lieu habituel de sa résidénce était Oxford ‘. Quand Geoffroy s'est dit « de -Monmouth », ça donc été, selon toute probabilité, par allu- &on au lieu de sa naissance.

Au nom de Geoffroy il ajoutait celui d'Arthur. C'est ce qu'en- seignent plusieurs auteurs qui étaient plus ou moins ses contem- porains : Henri de Huntingdon *, Giraud de Cambrie ”, Guil- laume de Newburg‘ ; et d'après ce dernier, l'appellation serait provenue du fait que Geoffroy « avait, à la faveur de la forme latine, habillé du nom avantageux d'histoire les fables relatives à Arthur ». Mais cette explication n’est pas sérieuse. Si l’on

{. On trouvera ces documents dans l'article de H. E. Salter, Geoffrey of Mon- mouth and Oxford (English historical Review, t. XXXIV, 1919, p. 382) :

40 Charte de fondation d’'Osney (1129). « Teste Waltero archidiacono, Rahero priore, Main, Waltero monachis de Abbendona, Willelmo capellano, Galfrido Artur, Rogero de Amary... », etc. Dans le texte tel que l'a imprimé Dugdale, Monasticon anglicanum,t. VI, p.251, se trouve une virgule après Gaufrido, comme si Gaufridus et Arturus étaient deux personnages différents. F. Madden (Journal of Archaeological Instituts, 1858, p. 305), après collation du manuscrit original, a constaté que cette virgule n'avait pas de raison d'être.

20 Charte de Saint John's College (Oxford). De Robert d'Oilley, avant 14142. « Hiis testibus : Fulcone de Olleyo, Galfrido Arthur, Rogero de Ainary, Ead- wardo presbitero, Waltero archidiacono, Enger' de Oxon’, Roberto de eadem et aliis. » e

Charte du cartulaire de Godstow, fo 5. De l'archidiacre Gautier, janvier 1139. Sont témoins : Robert. évêque d'Exeter ; Richard, abbé de l'Aumône ; Roger, abbé d'Eveshain ; Walter, abbé d'Eynsham, « Radulfus de Monumuta, mag. Gaifr. Arturus, Rob. prior Oxinf. », etc.

Même cartulaire, 96. De Gautier d'Oxford. Date incertaine. « Testibus Galfrido Arturo, Radulfo de Monumuta, Willelmo capellano, Anschetillo de Wiltona, Joscelino clerico, Randulfo de Chent, Petro del Bar, Jordano ».

Méine cartulaire, 142. De Gautier d'Oxford. Date incertaine. « Testibus Willelmo abbate de Eynsham, Roberto priore sancte Frideswide, Godefrido priore de Eynsham, magistro Galfrido Artour, Rodulfo de Monmuta, Willelmo Capel- lano, Joscelino clerico, Petro del Bar. ».

2. Dans la lettre dont il sera question ci-dessous, p. 18.

3. Ilinerarium Kambriae, 1, 8: «.. Historia Brilonum a Galfrido Arthuro trac- tata... » Descriplio Kambriae, 1,7: «a sicut fabulosa Galfridi Arthuri men- titur historia... »

&. Historia requm anglicarum, publiée par Richard Howlett, dans les Chroni- cles of the reigns of Slephen, Henry II and Richard I (Collection du Maitre des Rôles), t. 1, Prooemium : a Gaufridus hic dictus est, agnomen habens Arturi pro eo quod fabulas de Arturo... per superductum latini sermonis colorem honesto historiae nomine palliavit. »

SA VIE 3

accouplait parfois le nom d’un écrivain et celui d’une de ses œu- vres mis au génitif, si l'on disait, par exemple, Virgilius Aenei- dos, ou Statius Achilleidos, ou Isidorus Etymologiarum, ce n'est point à cet usage que se référait Guillaume de Newburg, et son explication, comme le prouve le contexte, n’est pas autre chose qu’une boutade, inspirée par la malveillance. En fait, Geoffroy s'appellait Arthur indépendamment de toute allusion à son ouvrage sur les rois de Bretagne et nous le savons par un témoignage plus sûr que tous les autres : sa propre signa- ture, Gaufridus Arthurus, apposée au bas de plusieurs char- tes *.

Les seuls renseignements qu’on possède sur sa famille sont fournis par le Gwentian Brut. Ce texte raconte qu’il avait eu pour père un certain Arthur, chapelain de Guillaume, fils de Robert. Il raconte aussi qu'il avait été élevé comme un fils par Uchtryd, évêque de Llandaf, son oncle du côté paternel, et que, pour récompense de son savoir et de ses talents, il avait reçu une charge dans l'église de Saint-Teliau, à Llan- daf, il avait été l’éducateur d’une foule de clercs et de jeu- nes nobles *.

En Guillaume, il est aisé de reconnaitre le fils de Robert Courteheuse, Guillaume Cliton, qui mourut comte de Flandres en 4127 ; et si le Gwentian Brut dit vrai, on voit que Geof- froy se trouvait en bonne place pour connaître les choses de France. De même, si la parenté de Geoffroy avec Uchtryd était un fait assuré, si Geoffroy avait été réellement élevé par Uch-

1. Voir ci-dessus, p. 2, n. 1. La plupart des traductions galloises de son œuvre le nomment Gruffydd ab Arthur. Toutefois G. Evans, d’après une communication qu'il a faite à W. Lewis Jones (voir l'article de ce dernier érudit, publié dans les Transactions of the honourable Society of Cymmrodorion, session 1898-1899, p. 57, n. 3), n'aurait pas rencontré cette appellation dans les manuscrits avant la fin du xvit siècle.

2. « Oed Christ 1152... Yn yr un flwyddyn y gwnaethpwydd Galifrai ab Arthur (offeiriad teulu Wiliam ab Rhobert) yn escob, eithr cyn ei fyned yn ei ansawdd efe a fu farw yn ei dy yn Llan Daf, ac a cladded yn yr eglwys yno. Gwr yd oedd ni chaid ei ail am ddysg a gwybbodau, a phob campau dwyfawl. Mab maeth oedd efi Uchtryd archescob Lian Daf, & nai mab brawdiddaw, ac am ci ddysg a'i wybodau y doded arnaw febyddiaeth vn eglwys Teilaw yn Lilian Daf lle y bu ef yn athraw llawer o ysgolheigion a phendefigion.»

4 GEOFFROY DE MONMOUTH

tryd, on se trouverait en situation d'expliquer, dans l'œuvre de l'écrivain, assez bon nombre de traits. Uchtryd, par exem- ple, comme la plupart des membres du clergé gallois, appar- tenait à une noble race et sa fille Angharad avait épousé lorwerth, qui succéda à son père, Owain ap Caradoc, comme seigneur de Caerlion : Geoffroy, comme l’a remarqué Ward, aurait donc été apparenté à ces seigneurs bretons dont il a voulu que la ville ait été le séjour de prédilection du roi _ Arthur.

Malheurement, l'autorité du Gwentian Brut est faible.

Cet ouvrage est une rédaction particulière du Brut y Tywy- gion, ou Chronique des Princes, et embrasse les événements de cinq siècles environ, de l'année 600 à l’année 1196 *. On a cru possible de le placer sous le nom de Caradoc de Llancar- van; mais cest à tort. Ce Caradoc, personnage d'une certaine importance, aurait, à en croire Ithel, qui ne dit pas ses sour- ces, vécu pendant plusieurs années dans la familiarité de Gruffud (+ 1136) et de son fils Rhys, puis, brouillé avec ce dernier, aurait pris l'habit ecclésiastique dans l'église de Saint-Teliau, à Llandaf. Il aurait ensuite passé à Saint-David, il aurait été ordonné prêtre. Devenu abbé de Saint-Ismaël, il serait mort, selon Gutym Owan (xv° siècle), en 1156 et aurait été enseveli dans la cathédrale de Saint-David. Ce qui est sûr, c'est qu'il fut lié avec Geoffroy de Monmouth : on lui doit une Vie de saint Gildas, se retrouvent, dans l’inven-

4. Brut y Tywysogion, p. p. William ab Ythel (Collection du Maitre des Rôles), p. 213.

2. Catalogue of romances in the Department of Manuscripts in the British Museum, p. 206.

3. Sous le titre commun de Brut y Tyuwysogion on désigne :

a) Le Brut y Tywysogion du Livre Rouge d'Hergest (inanuscrit des environs de l’année 1400), qui a été publié successivement par Owen Jones (Myvyrian Ar- chaiology of Wales, 1#* éd. 1801, 2e éd. 1810, p. 602), puis par J. William ab Ithel (Collection du Maître des Rôles, 4860), puis parJ. Rhys et J.G. Evans, dans leur édition du Livre Rouge d'Hergest, t. 11, 1890, p. 257 :

b) Le Brut y Tywysogion ou Gwentian Brut, publié d'abord par Owen Jones (Myvy- rian Archaiology of Wales, p. 685), puis, d'après les papiers d’Aneurin Owen, et sans consultation nouvelle du manuscrit ni par Aneurin Owen, ni par ses éditeurs, dans l'Archaeologia Cambrensis, série, t. IX, 1863.

SA VIE 5

tion et jusque dans le détail du style, les procédés habituels de Geoffroy ; et Geoffroy, en terminant son Historia regum Britanniae, qu'il a arrêtée au règne de Cadwalladrus, a déclaré qu'il abandonnait à Caradoc le soin de continuer au-delà l'histoire des rois de Galles *. Cette histoire, que Caradoc a peut-être écrite et qui est aujourd’hui perdue, a pu fournir des éléments à certains ouvrages postérieurs : elle a probablement servi de base à la partie ancienne de l’History of Cambria publiée en 1584 par Powell ; les divers Brut y Tyrwvysogion se réclament de Caradoc ; et il a puru à tel critique que le Gwentian Brut représentait l'œuvre même de cet auteur, continuée par un inconnu jusqu’à l’année 1196. Mais cette dernière opinion n'est pas défendable : le Gwentian Brut n'est pas de Caradoc. La tradition manuscrite de l'ouvrage est très récente, ainsi qu'on en peut juger d’après la notice de tête qu'ont reproduite les éditions imprimées du texte * : elle ne remonte qu’à l’année 1764 et apparaît par même comme sus- pecte. D'autre part, Thomas Stephens a montré que l’ouvrage proprement dit fourmillait d'erreurs et de données hypothé- tiques. On y relève bon nombre d’anachronismes : il y est question de personnes qui vivaient en 1202, en 1293, en 1317, en 1328. Et au sentiment de Stephens, qui semble juste, le

1. C'est la Vitae Gildae publiée en dernier lieu par Th. Mommsen /Monumenta Germaniue hislorica, Auctores anliquissimi, t. 111, p. 107). Les deux manuscrits les meilleurs qui nous l'ont conservée l'attribuent à Caradoc. 1l n’y a pas lieu de suspecter cette attribution et les arguments allégués par Stevenson pour la reje- ter (p. xxvn-xxx de son édition de Gildas, publiée pour l'English Historical Society en 1830) sont sans poids.

2. XII, 20 : « Reges autem illorum qui ab illo tempore in Gualiis successe- runt, Karadoco Lancarbanensi, contemporaneo meo, in materia scribendi per- mitto. » Voir aussi sur le personnage ce qu'a écrit M. Ferdinand Lot (Romania, XXVII, 1898, p. 564 ss.).

3. « Liyma Brut y Tywysogion, val y bu ryfeloedd, a gweithredoedd enseiliad, a dialeddau, a rhyfeddodau, gwedi eu tynnu o'r heu gofion cadwedig a'u bly- nyddu yn drefnedig gan Garadawg Liancarfan.

- Yr hanes uchod a gopiwud o Lyfr George Williams o Aber Pergwm Us- gweier, genyf i Thomas Richards, curad Lian Grallo, yn y fwyddyn 1164. A minnau lorwerth ab Ilorwerth Gwilvn ai copiais o Lvfyr y parchedig Mr. Ri- chards yn flwyddyn 11790. Ac ai dadgopiais ef i Owain Myfyr, yn mesyryd y flwyddyn 1800. »

4. Archaeologia Cambrensis, série, t. IV, 1858, p. 11 ss.

6 GEOFFROY DE MONMOUTH

_Gwentian Brut n'aurait pas été composé avant le milieu du xvi° siècle.

On ne saurait donc tenir pour certaines les indications du Gwentian Brut relatives à Geoffroy de Monmouth, tant qu'il n’est pas possible de les recouper par des témoignages plus sûrs. L'histoire du séjour de Geoffroy à Llandaf reste hypo- thétique ainsi que celle de ses relations avec UÜchiryd ; et même, l'une des données du Gwentian Brut qui se rapporte à ce sujet est manifestement fausse : si Üchtryd s'est réelle- ment occupé de l'éducation de Geoffroy, ce n'a point été au temps il était évêque, puisque son accession à l'épiscopat n'eut lieu qu'en 1140 et que Geoffroy, à ce moment-là, était depuis longtemps hors de page.

On atteint à des faits beaucoup mieux assurés quand appa- raît un homme dont l'influence sur la vie et sur l’œuvre de Geoffroy devait être considérable : je veux dire Gautier, ar- chidiacre d'Oxford !. On lit dans l'ouvrage consacré à l'Église d'Angleterre par White Kennet, évêque de Peterborough de 1718 à 1728, et actuellement conservé au British Museum ?, que certains documents montreraient Gautier installé dans ses fonctions d'archidiacre dès les années 1104 et 1111; mais White Kennet n'a pas indiqué ses sources. Pour notre part, c'est seu- lement en 1115 que nous relevons la première trace du per-

14. John Bale, Scriplorum Brilanniae calaloqus, 1559, a donné à Gautier le sur- nom de Calenius, disant qu'il était originaire de Cambrie, mais archidiacre d'Oxford. On a tenté diverses explications de cet adjectif calenius. 11 faut renon- cer à le rattacher, comme l'ont fait certains, au noin de Calne, ville qui ne s'appelle jamais en latin que Calna et qui, bien que voisine de la Cambrie, n'en faisait pourtant point partie. Il faut également renoncer à l'éclaircir par le nom de Calleva Atrebatum, c'est-a-dire Silcester, qui est bien Calleva. et non pas Calena. La vérité, comme l'a observé Ward, est que le nom de Calena, au xvie siècle, désignait Oxford. C'est ce qu'on apprend par Leland, Colleclianea, t. Ill, p. 118, et par la Bibliotheca d'Elyot. Guallerus Calenius « Gautier d'Oxford ». |

Certains ont appelé et appellent encore ce personnage Gautier de Wallingford. C’est la suite d'une interprétation fantaisiste de Camden, qui a cru reconnaitre dans le nom Calena, déconiposé en Guall et hen, l'équivalent du latin vallum anliquum et de l'anglo-saxon Wallingford.

2. Lansdowne, 935 : Diptycha Ecclesiae Anglicanae, sive Tabulae sacrae in qui- bus... recensentur archiepiscopi, episcopi, etc.

SA VIE 7

sonnage. On la trouve dans une charte reproduite par la Chronique d’Abingdon et qu'il a signée comme témoin . Vers le mème temps, peut-être en 1112 et sûrement avant 1123, on voit Gautier agir comme justicier à Winchester *. En 1125, il apparaît de nouveau à Abingdon *. Peu de temps après, et avant 1128, son nom figure dans un document qui concerne l'abbaye de Burhc*. En 1129, il signe la charte d'Osney dont j'ai parlé précédemment‘. En 1131, il est mentionné dans un compte du Rôle de l'Échiquier classé parmi les pièces relatives à Oxford‘. En 1135, Henri de Huntingdon le cite dans son De contemptu mundi”. En janvier 1137, il donne un acte par lequel il exempte Godstow de certaines redevances . Le registre d'Osney fournit de nouveau son nom en 1447 °. Au début de 1151, il signe une charte comme témoin en même temps que Geoffroy, élu de Saint-Asaph'°. Et c’est la dernière pièce qui le concerne à notre connaissance : en mai 1151, on lui avait donné pour successeur Robert Foliot ".

1. Édition J. Stevenson (Collection du Maître des Rôles), t. 11, p. 62-3.

2. lbid..,t. 11, p. 116. Figurent : Robert Bloët, évêque de Lincoln (1093- 1123), Richard, évêque de Londres (1101-1128), et Roger, évêque de Salisbury (1103-1139).

3. Gunton, History of the Church of Peterborough.

&. Descriptio manierorum ubbaliae de Burhc, desicut Waltherius archidiaconus eam recepil el saisivit in manu regis. Le texte de l'acte a été publié en appendice à la Chronique de Peterborough, éditée par Stapleton (et par Bruce, qui a achevé son ouvrage) pour la Camden Society, 1849, p. 151.

5. Voir ci-dessus, p. 2, note 1, charte 1.

6. Rôle de l'Échiquier, 31° année du règne d'Henri 1er : « Walterius archidiaco- nus reddit compotum de C et quater XX marcis, etc. »

1. Henri de Huntingdon, Epislola ud Wallerum de contemptu mundi, éd. Th. Arnold, dans {{enrici archidiaconi Hunlendunensis Historia Anglorum (Collection du Maître des Rôles), p. 297. La lettre, en sa première rédaction, date de 1135. On a parfois cru que le destinataire de cette lettre était Gautier d'Oxford lui- méme : c'est une erreur. Ce destinataire était vraisemblablement Gautier, ar- chidiacre de Leicester (+ 1135). Voir l'édition Arnold, p. 297, n. b.

8. Voir ci-dessus, p. 2, note 1, charte 3.

9. Cronicon Osneiense, au British Museum, Vitel. E 15, cité par Ward.

_ 10.4. E. Salter, arc. cité. Cartulaire de Godstow, fo 20 : « Testes Gaufridus epis- copus {electus] sancti Asaphi,et Walterus Oxenefordie archidiaconus, Rob. prior Sancte Frideswide, inag. Rog. de Sagio, Rad. de Monemuta, Anschetillus pres- biter de Wilton, Willelmus capellanus, etc. »

11. Cartulaire de Bitiesden (Harl. ms. 4714, fol. 2). La pièce est datée de !a Saint- Rémy (12 mai) de l'année 1151, et signée par Robert.

8 - GEOFFROY DE MONMOUTH

Geoffroy de Monmouth semble avoir passé auprès de Gau- tier d'Oxford une bonne partie de sa vie. On en a pour indices les diverses chartes qu’il a signées en même temps que lui en qualité de co-témoin, ou qu'il a signées émanées de lui, et qui s'échelonnent de 1129 à 1151 ‘. C'est de ce personnage, qua- lifié par Henri de Huntingdon de « rhétoricien accompli » ?, que Geoffroy, le qualifiant lui-même de « fin connaisseur en l'art oratoire et en l’histoire des nalions étrangères », a pré- tendu tenir un livre breton, dont son Historia regum Britan- niae n'aurait été que la traduction *.

2. L'œuvre de Geoffroy.

4. Les « Prophéèties de Merlin ». Au moment on le trouve pour la première fois en relations avec Gautier d'Oxford, Geoffroy n'était sans doute pas sans songer déjà à certains projets littéraires et, en tout cas, il ne devait pas tarder beaucoup à concevoir l’idée de son grand ouvrage, l'Historia requm Britanniac.

Mais tundis qu'il s’occupait de composer cette hisloire, déjà mise en train, il céda aux sollicitations d'Alexandre, évèque de Lincoln, qui le priait de mettre par écrit les prophélies de Merlin. Interrompant sa grande œuvre, il consacra à ce der- nier sujet un petit livre, dont il fit hommage à celui qui l'avait provoqué. Les circonstances fut rédigé l'opuscule et que je viens de rapporter ont été raconlées par Geoffroy lui-même vers le milieu de l’Historia regum Britanniae, à l'endroit il a inséré plus tard les prophéties de Merlin, précédées de l'épitre dédicatoire qui en avail accompagné l'envoi à Alexandre.

Les Prophéties de Merlin ont donc existé originairement comme livret indépendant ; et c’est pourquoi elles nous sont

4. Voir ci-dessus, p. 2, note 1, chartes ne 1, 2, 3, &, 5, et p. 1, note 10. 2. « superlative rhetoricus ». 3. Historia requm Brilanniae, chap. 2 et chap. final.

SON ŒUVRE : LES PROPHÉTIES DE MERLIN » 9

parvenues, non seulement comme partie intégrante de l'His- toria regum Britanniae, elles furent incorporées après coup, mais aussi sous la forme de copies séparées.

Il n’est pas douteux que, sous cette forme, et constituant à elles seules un tout complet, elles aient été assez largement connues dès l’année 1135. Orderic Vital, composant le dou- zième livre de son Historia ecclesiastica, y a inséré certaines prédictions de Merlin dont le texte concorde à la lettre avec celui de Geoffroy ‘. Or la date Orderic écrivait cette partie de son ouvrage est assez facile à déterminer. Léopold Delisle estimait que c'était en 1136 ou 1137. Mais ceci doit s’enten- dre de la rédaction définitive du douzième livre. Lorsqu'Orde- rica inséré dans sa narration les prophéties de Merlin, c'était un peu plus tôt, ainsi qu'il résulte de son texte même. Car, ayant donné un extrait des Prophéties et parlant ensuite de la concordance des événements prédits avec ceux de l’histoire véritable, il a écrit la phrase que voici :

Historiarum gnari ejus dicta facile poterunt intelligere, qui nove- runt ea quae contigerunt Hengist et Caligirno, Pascent et Arturo, Edelbertho et Edwino, Oswaldo et Osvio, Cedwel et Elfredo, aliisque principibus Anglorum et Britonum usque ad tempora Henrici et Grit- fridi, qui dubia sub sorte adhuc imminentia praeslolantur, quae sibi divinitus ineffabili dispositione ordinantur.

D'où il résulte qu’au moment ces lignes furent écrites le roi d'Angleterre Henri I+ était encore en vie, qu'il faut par conséquent faire remonter la rédaction du texte à l'année 1135 pour le moins et que, par conséquent aussi, la première pu-

1. C'est le passage : « Populus in ligno, etc... »

Auguste Le Prévost, l'éditeur d'Orderic (Société de l'Histoire de France, 1852), s'est certainement trompé quand il a prétendu que le chroniqueur était ici indé- pendant de Geoffroy et que la rencontre des deux écrivains s’expliquait par l'utilisation d'une source commune. Le Prévost donnait pour preuve de son assertion (t. IV, p. 493, note 4) que le texte de Geoffroy contenait, sur l'embau- mement du corps d'Henri Ier, des détails absents du texte d'Orderic et qui déno- taient l'interpolation : tels ceux qu'on lit dans la phrase Vae, libi, Neuslria… etc., laquelle ne se trouve point dans Orderic, mais seuleinent dans Geotiroy. C'est une erreur : aucun des manuscrits anciens de Geoffroy ne la donne.

10 | GEOFFROY DE MONMOUTH

blication des Prophéties de Merlin doit être considérée comme antérieure à cette date.

Antérieure de combien ? On ne saurait le dire avec préci- sion. Mais comme l'Historia ‘requm Britanniae était déjà en cours de composition lorsque les Prophéties furent offertes à l'évêque Alexandre et qu'elle parut vraisemblablement en 1136, il convient de supposer que les Prophéties ne la précé- dèrent pas de beaucoup et qu’elles furent publiées aux environs de l’année 1134 :.

2. L’« Historia regum Britanniae » et les différents textes de l’œuvre *. Nous possédons de l'Historia regqum Britanniae

1. M. E. K. Chambers, Arthur of Britain, p. 28, a cru pouvoir écrire qu'elles avaient paru postérieurement au 10 février 1134, c'est-à-dire postérieure- ment à la mort de Robert Courteheuse. 11 s'est fondé sur la phrase Aller sub um- bra nominis redibit, qui, dans l'ouvrage, concerne évidemment le fils de Guillaume le Conquérant. Mais il est loin d'être démontré que ce soit une allusion à la mort de ce prince. Le commentaire d'Orderic à ce passage, l'on trouve cette interprétation, prouverait tout au plus que c'était Orderic lui- mème qui écrivait postérieurement au mois de février 1134.

2. Le texte en a été impriuné pour la première fois en 1508 sous le titre Britan- niae ulriusque regqum et principum origo el gesla insignia, ab Galfrido Monemu- lensi ex anliquissimis britannici sermonis monumentis in lalinum sermonem traducta el ab Ascensio... in lucem edila (Paris, J. Bade).

Il a été réimprimé : en 1587, à Heidelberg, par Jérôme Commelin, sous le titre De origine el geslis regum Britanniae libri XII (Rerum brilannicarum... scriptores); en 1844, par J. A. Giles, sous le titre Galfredi Monemulensis His- loria Britonum (Publications of the Carton Sociely) ; en 1854, par San- Marte A. Schulz!, sous le titre Gottfried's von Monmoulh Historia regum Bri- lanniae.

Plusieurs des arguments sur lesquels on s'est parfois fondé pour dater l'œuvre doivent être abandonnés. San-Marte, considérant qu'elle avait été écrite entre 4132 et 41135, en donnait pour preuve la phrase : « Britannia tibi nunc temporibus nostris, ac si alterum Henricum adepta, interno gratulatur affectu. » Il concluait de ces paroles qu'Henri Il était déjà (1132) et, coume l'allusion à ce prince et à ses droits eût été blessante pour Étienne, successeur d'Henri ler, que ce dernier roi n'était pas mort. Il est évident que San-Marte a commis un contre-sens sur la locution ac si, qu'il a comp ise comme efsi, « quoique », alors qu'elle signifie « tout de même que si ». Pour le terminus ante quem, l'argument pourrait subsister, en ce sens que l'éloge de Robert, comparé à un nouvel Henri, pouvait porter ombrage au roi Henri. Mais c'est une inquiétude qui, dans les tout premiers temps du règne d'Élienne, ne s'imposait pas : l'autorité de ce prince était assez mince pour qu'on la négligeût.

Par ailleurs, vaines sont les indications qu on a aussi voulu tirer, parfois, des Annales d'Alfred de Beverley. Cet ouvrage, qui contient un abrégé de l'His(oria

SON ŒUVRE : L' « HISTORIA REGUM BRITANNIAE » 11

quatre texles au moins, d'ailleurs peu différents entre eux pour

regum Britanniae de Geoffroy, s'arrête au mois d'octobre 1128, et l'on a supposé que la composition en avait été terminée cette même année ou, au plus tard, en 1129. Hearne, l'éditeur du texte, (Praefatio, p. xxxu et xxx vin) s'en est autorisé pour soutenir que Geoffroy avait plagié Alfred, et Sharon Turner (Mediaeval En- gland, 1V,250, etc.) pour affirmer que, dès cette date, l'Historia regum Brilanniae était connue. Mais les conclusions s'écroulent quand s’écroulent les prémis- ses. La date adinise par les plus anciens critiques pour la composition des An- nales d'Alfred de Beverley a été contestée dès le xvine siècle par William Lloyd (évêque d'Asaph de 1680 à 1692, et qui, en 1877, a publié une lettre à ce sujet. Cf. Owen, Brilish remains, p. 69. Cité par Ward). Des allusions à certains faits, dont plusieurs sont postérieurs à 4137 et dont l'un est de 1147, prouvent qu'Alfred de Beverley n'a écrit que vers l'année 1150.

On s’est également trompé quand on a voulu trouver des indications chrono- logiques dans la phrase suivante : « Nondum autem ad hunc locum bhistoriae perveneram, cum... compellebant me undique contemporanei mei ipsius prophe- tias edere, maxime autem Alexander Lincolniensis episcopus... Non erat alter in clero sive in populo cui tot nobiles famularentur, quos ipsius mansueta pietas... in obsequium suum alliciebat. Cui cum satisfacere praeelegissem, prophetias transtuli... » L'emploi que l'auteur fait des temps passés a donné à penser qu'il s'agissait ici d'Alexandre comme d'un personnage défunt et que, par conséquent, l'édition définitive de l'Hisloria requm Brilanniae n'avait paraître qu'après la mort de ce prélat (Th. Wright, Biographia lileraria, Anglo- Nurman Period, 1846, p. 144; Hardy, Descriplive Catalogue of materials relating to the History of Great Britain, t. 1, p. 350). Pourtant la phrase en question se trouve exactement la même dans le texte le plus ancien de l'His{oria requm Bri- tanniae, composé de toute certitude avant 1138, alors qu'Alexandre était en pleine vie. Les tewps passés qui s'y trouvent n'indiquent ni qu'Alexandre était mort ni, comme d'autres l'ont voulu, qu'il était disgrâcié : ils indiquent seulement qu'au moment Geoffruy écrivait ce passage de l'Historia, il se reportait par la pensée à la période plus ou mvins ancienne où, cédant à l'invitation d'Alexandre, il « traduisait » les Prophélies de Merlin. Les temps de la phase sont simplement fonction du perveneram initial et n’impliquent rien touchant la situation d'Alexandre.

Je dois aussi éliminer l'argument qu'on a voulu tirer parfois du texte d'Orde- ric Vital, qui, écrivant en 1135 au plus tard le livre XII de son Hisloria ecclesias- lica, a cité les Prophéties de Merlin et, par mème, semble-t-il, l'Historia regum Britanniae : en sorte que ce dernier ouvrage devrait être considéré comme anté- rieur à 4135. Mais le livre qu'Orderic a utilisé est l'édition séparée des Prophé- ties. Il n'a pas connu l'{istoria et, hors les Prophéties de Merlin, tout ce qu'il a su de l'histoire légendaire de la Grande-Bretagne lui est venu de l'Historia Bri- lonum anonyme que, par une erreur commune en son temps, il attribuait à Gil. das. C'est ce que fera ressortir cette comparaison des textes :

Orderic Vital, Hist. ecclesiaslica,

XU, 41 :

« Ecce Ambrosii Merlini prophetia, quam tempore Guortigerni, regis Bri- tanniae, vaticinatus est : per DC annos in pluribus manifeste completa est.

Unde libet mihi quaedam huic opus-

12 GEOFFROY DE MONMOUTH

le fond, qu'on peut aisément reconnaître, même sans le secours des variantes, d'après les dédicaces qui les accompagnent.

culo inserere, quae temporibus aetatis nostrae videntur competere.

a) Contemporaneus quippe beato Germano Autissiodorensi episcopo fuit.

b) Qui tempore Valentiniani impera- toris in Britanniam bis transfretavit, et contra Pelagiumn ejusque sequaces in gratiam Dei garrientes disputavit, et pluribus signis in nomine Domini peractis haereticos confuta vit. Deinde, postquam Paschalia festa devote cele- bravit, contra Saxones Anglos, qui tunc pagani christicolas Britones oppu- gnabant, pugnavit ; et, plus precibus quam armis robustus, cum exercitu nuper baptizatorum « alleluya » voci- ferans, ethnicum agmen fugavit. Si quis haec et alia de casibus Britonum plenius nosse desiderat, Gildae Brito- ais historiographi et Bedae Anglici li- bros legat, ù

c) in quibus de Guortemiro et fratri- bus ejus et de forti Arthuro,

d) qui duodecim bella contra Anglos fecit, luculenta narratio legentibus emicat.

e) Fertur ‘quod Merlinus Guortigerno monstraverit stagnum in medio pavi- mento, et in stagno duo vasa, et in vasis tentorium complicatum, et in tentorio duos vermes,

f) quorum unus erat albus et alter rufus. Qui mox admodum creverunt et, dracones facti, mutuo crudeliter pu- gnaverunt. Tandem rubeus vicit et album usque ad margineim stagni fu- gavit.

g) Haec nimirum rege spectante, cum Britonibus tristis ploravit. Merlinus inquisitus vates ab attonitis spectato- ribus praesago spiritu disseruit quod stagno in medio pavimento figuraretur mundus, duobus vasis insuiae Oceani, tentorio urbes Britanniae et vici, in

a) Hist. Brit., $ 31 : «a Guorthigirnus suscepit eos benigne... » 8 32: «In tempore illius venit sanctus Germa- US... »

b) Bède, Historia ecclesiastica, I, 11, 21.

c) Hist. Brit., $ 43 et 48.

d) Hist. Bril., $ 56.

e) His. Brit., 8 42 : «.. stagnum in medio pavimenti est... In stagno... duo vasa sunt... In medio eorum [va- sorum})... inventum est tentorium complicatum... In medio tentorii... duo vermes dorimnientes inventi sunt.

f-g) Les éléments f et g du récit d'Orderic résullent d'une conlamina- tion :

de l'Historia Brilonum, $ 42 :

Et coeperunt vermes ut alter alte- rum expelleret... Tamen tandem infir- mior videbatur vermis rufus, et postea fortior albo fuit, et extra finem tentorii expulit : tunc alter alterum secutus trans staynum est...

Et puer respondit : « regni tui figura tentorium est: duo vermes duo dracones sunt ; vermis rufus draco

SON ŒUVRE : L'’« HISTORIA REGUM BRITANNIJAE » 13

+

L'un de ces textes porte la dédicace suivante :

Opusculo igitur meo, Stephane, rex Angliae, faveas, ut sic, te doc- tore, te monitore, corrigatur, quod non ex Galfredi Monemutensis

quibus humana est habitatio. Duobus vero vermibus duo populi Britonum et Anglorum designantur, qui diris conflictibus vicissim vexabuntur, do- nec sanguinolenti Saxones, qui per rubeum draconem portenduntur, usque in Cornubiam et supra litus Oceani Britones fugabunt, qui per album ver- mem figurati sunt, quia fonte baptis- matis a diebus Lucii regis et Eleutherii papae dealbati sunt.

h) Jam dictus vates seriatim quae futura erant insulis septentrionis prae- dixit typicisque locutionibus memoriae litterarum tradidit. Deinde, postquam de germanico verme et decimatione Neustriae locutus est, quae in Alfredo, fratre Eduardi, filii Egelredi regis, et sodalibus ejus Guelbeford dicta est, sic de praesentis aevi volubilitate et rerum turbida variatione vaticinatus est :

îi) « Populus in ligno,... etc. »

tuus est et stagnum figura hujus mundi est; atille albus draco, illius gentis, quae occupavit gentes et re- giones plurimas in Britannia et paene a mari usque ad mare tenebunt; et postea gens nostra surget et gentem Anglorum trans mare viriliter deji- ciet.…

des Prophélies de Merlin (= Hist. reg. Brit., chap. 111) : «.. egressi sunt dracones, quorum unus albus, alter erat rubeus. Cumque alter alteri ap- propinquasset, diram commiserunt pugnam. Praevalebat autem albus draco rubeumque usque ad lacus ex- tremitatem fugabat. At ille, cum se expulsum doluisset, impetum fecit in album ipsumque retro ire coegit. Praecepit rex Ambrosio Merlino dicere quid draconum proelium portendebat. Mox ille in fletum erumpens spiritum hañsit prophetiae, et ait : …. »

h) Prophéties de Merlin (— reg. Brit., chap. 112-113) draconi.. nocebit... »

Hist. Vae rubro sed decimatio Neustriae

i) Ibid. : « Populus namque in li- gno... etc. »

Orderic a usé à l'égard de ses modèles d'une libre indépendance ; et comme, attribuant la victoire au rouge, ainsi que ses modèles, il lui fait représenter, à leur différence, le parti saxon, il renverse le sens de la prophétie. Mais on voit nettement que, pour introduire le texte des prophéties et en expliquer l'origine, ce n'est pas à l'Historia regum Brilanniae de Geolfroy qu'il a recouru.

La lecon Eleutherii, que j'ai soulignée dans le texte d'Orderic, est propre au groupe de manuscrits CGLQ de l'Historia Britonum. C'est donc, semble-t-il, d'un manuscrit de ce groupe qu'Orderic s'est servi.

1. Représenté par le manuscrit 568 de Bibliothèque de la ville de Berne. Ce manuscrit a été signalé et étudié dès 1862 par Fr. Madden dans les Acta s0- cielalis archaeologicae Britannicae. 11 devait être publié par Lewis Jones et par Mathews dans la Cymmrodorion Record Series. Mais l'édition n'a jamais paru.

14 GEOFFROY DE MONMOUTH

fonticulo censeatur exortum, sed, sale Minervae tuae conditum, illius dicatur editio, cujus Henricus, illustris rex Angloruim, avun- culus extitit, quem Philosophia liberalibus artibus erudivit, quem innata probitas in mililia militibus praefecit, unde Britannia insula tibi,nune temporibus nostris, ac si alterum Henricum adepta, in- terno congralulatur affectu.

Tu quoque, Roberte, consul Claudiocestriae, altera regni nostri columna, operam adhibeas luam, ut, utriusque moderatione com- municata, editio in medium productla pulchrius eluscescat. Te ete- nim ex {lo celeberrimo rege Henrico progenitum mater Philosophia in gremio suo excepit scientiarumque suarum subtilitatem edocuit, ac deinde, ut in militaribus clareres exercitiis, ad castra regum direxit, ubi commilitones tuos audacter supergressus et terror hos- tium existere et protectio tuorum esse paternis auspiciis addidi- cisti. Fidelis itaque proteclio tuorum existens, me tuum vatem codi- cemque ad oblectamentum tui editum sub tutela tua recipias, ut, sub tegmine tam patulae arboris recubans, calamum Musae meae coram invidis atque reprobis tuto modulamine resonare queam.

Tout le monde s'est trouvé d'accord jusqu'ici et je n’y contredirai point pour reconnaître que Geoffroy n'a pu associer ainsi dans son hommage les noms du roi Étienne et du duc Robert de Gloucester que durant le temps ces deux hommes vécurent en bonne intelligence, c'est-à-dire entre le 26 décembre 1123, date Étienne fut couronné, et le mois de juillet 1128, date Robert rompit définitivement avec ce prince.

* *

Un autre texte de l’Historia requm Britannrae* porte les mêmes formules dédicatoires que le précédent ; mais l’un des dédica- laires n’est plus le même. le premier texte portait Ste- phane, rex Anglae et cujus Henricus... avunculus extitit, le présent texte porte Roberte, dux Claudiocestriae et quem Henri- cus.. generavil ; et le premier texte portait Roberte, consul Claudiocestriae et ex illo celeberrimo rege Henrico proge- nitum, le présent texte porte Galeranne, consul Mellenti et ex

{. Représenté par les manuscrits suivants : Cambridge, Univ. Library, 1706: Cambridge, Univ. Library, 1801 ; Cambridge. Trinity College, 1125 ; Oxford, Bodi. 514; Oxford, Add. Mss. À 61; Paris, Bibl. nat., lat 6040; Rome,

Vaticane, lat. 2005.

SON ŒUVRE : L'« HISTORIA REGUM BRITANNIAE » 45

illius celeberrimi regis Karoh stirpe progenitum. Au reste, pour la clarté de l'exposé, voici celte autre rédaction :

Opusculo igitur meo, Roberte, dur Claudiocestriae, faveas, ut sic, te doctore, te monitore, corrigatur, quod non ex Galfridi Monemuten- sis fonticulo censeatur exortum, sed, sale Minervae tuae conditum, illius dicatur editio, quem Henricusillustris rex Anglorum generavit, quem Philosophia liberalibus artibus erudivit, quem innata probi- tas in militia militibus praefecit, unde Britannia insula tibi, nunc temporibus nostris, ac si alterum Henricum adepla, interno congra- tulatur affectu.

Tu quoque, Galeranne, consul Claudiocestriae, altera regni nostri columna, operam adhibeas tuam, ut, utriasque moderalione com- municata, editio in medium producta pulchrius elucescat. Te ete- nim ex illius celeberrimi regis Karoli stirpe progenitum mater Philo- sophia in gremio suo excepit scientiarumque suarum subtilitatem edocuit, ac deinde, ut in militaribus clareres exercitiis, ad castra regum direxit, ubi commilitones tuos audacter supergressus et ter- ror hostium existere el prolectio tuorum esse paternis auspiciis ad- didicisti. Fidelis itaque protectio tuorum exislens, me tuum vatem codicemque ad oblectamentum tui ediltum sub tutela lua recipias, ut, sub legmine tam palulae arboris recubans, calamum Musae meae coram invidis atque reprobis tuto modulamine resonare queam.

Il est clair, ici encore, que les deux personnages associés dans le même éloge, Robert de Gloucester de Galeran de Meu- lan, n’ont pu l'être qu'autant que l’autorisait la nature de leurs relations. S'ils s'étaient trouvés en mauvais termes, leurs noms se seraient réciproquement exclus ; si leurs noms ont été réunis, c'est que rien, dans leurs sentiments mutuels, n y faisait obsta- cle. Or Robert et Galeran, au cour de leur existence, furent tour à tour rapprochés et séparés par les événements : rapprochés, quand Henri [°", père de Robert, partagea ses soins entre l'éduca- tion de son fils naturel et celle de Galeran ; mais séparés, quand Henri, n'ayant pas obtenu de Galeran la fidélité qu'il croyail mériter, lui fit tenir prison de 1124 à 1129! ; rapprochés de nouveau, quand Galeran fut rendu à la liberté et regagna la confiance d'Henri {c’est le temps où, de 1129 à 1131, on voit

1. Orderic Vital, Hisloria ecclesiastica, xu, 39 ; Henri de Huntingdon, Historia Anglorum, vu, 35.

146 GEOFFROY DE MONMOUTH

leurs deux signatures juxtaposées figurer sur plusieurs piè- ces ; c'est le temps où, en 1135, on les trouve tous deux présents au chevet d'Henri mourant, au château de Lions, près de Rouen *); mais séparés de nouveau et, semble-t-il, dé- finitivement, quand, en Juillet 1438, Robert rompit avec le roi Étienne et que Galeran, resté fidèle à son suzerain, attaqua, pour le roi et contre Robert, la ville de Caen*. Il résulte de que le moment Geoffroy a pu s'adresser simultanément à Robert et à Galeran doit être cherché entre l’année 1129 et le mois de juillet 1138.

D'autre part, une phrase de la dédicace mérite de retenir l'attention. C'est celle l’auteur s'exprime en ces termes : «unde Britannia insula tibi, nunc temporibus nostris, ac si alterum Henricum adepta, interno congralulatur affectu. » Pour admettre que ces mots aient été écrits du vivant d'Henri I°, il faudrait que l'expression nunc temporibus nostris pût signi- fier « dès aujourd’hui, dès maintenant ». Outre cette difficulté (car le sens n’est pas naturel), il est remarquable que les mêmes termes, également employés dans la dédicace au roi Étienne, n'y peuvent vouloir dire que ceci : « maintenant que le roi Henri est mort »; et c'est une bonne raison de considérer que la pen- sée de Geoffroy était la même quand il appliquait sa phrase à Robert de Gloucester. Au moment donc Geoffroy dédiait son livre simultanément à Robert et à Galeran, le roi Henri était mort.

Ainsi les deux textes respectivement dédiés l’un à Étienne et Robert, l’autre à Robert et Galeran se situent sensiblement entre les mêmes bornes chronologiques : décembre 1135-juillet 1138.

Par ailleurs, entre ces textes, approximativement contem- porains, il est possible de reconnaître lequel des deux qui est antérieur à l’autre : c'est le texte dédié à Robert et Galeran.

{. W. Farrer, An Oulline Itinerary of King Henry the First (English Historical

Review, t. xxxiv, 1919, p. 126, 134, 138). | 9. Orderic Vital, Historia ecclesiastica, xt, 19; Guillaume de Malmesbury,

Historia Novella, 1, 451. | 3. Orderic Vital, Historia ecclesiaslica, xl, 39 ; Guillaume de Malmesbury,

Historia novella, 1, 461.

SON ŒUVRE : L'« HISTORIA REGUM BRITANNIAE » 17

L'idée a été déjà soutenue par M. A. Griscom ‘, qui a invo- qué comme raison que les termes de l'éloge appliqué d'une part à Robert, d'autre part à Galeran convenaient mieux à Galeran qu'à Robert. Et sans doute cet argument, à lui tout seul, peut ne pas paraître décisif : je vois qu'en fait il n'a pas persuadé M. E. K. Chambers, qui a maintenu l'opinion. que la dédicace à Robert et Galeran pouvait être postérieure à 1141, date Gale- ran abandonna à son tour le parti du roi Étienne *. Mais l'étude interne des manuscrits prouve de toute évidence que le texte dédié à Étienne et à Robert est un dérivé du texte dédié à Robert et à Galeran. La conclusion est donc sûre : l'ordre d'apparition des deux textes a été le suivant: : texte dédié à Robert et à Galeran, texte dédié à Étienne et à Robert.

* * ss

ES

Un troisième texte de l’Historia regum Britanniae * porte une dédicace unique à Robert de Gloucester, et que voici :

Opusculo igitur meo, Roberte, dux Claudiocestriae, faveas, ut sic, te doctore, te monitore, corrigatur, quod non ex Galfridi Monemu- tensis fonticulo censealur exortum, sed, sale Minervae tuae condi- tum, illius dicalur editio, quam Henricus illustris rex Anglorum generavit, quem Philosophia liberalibus artibus erudivit, quem innala probitas in militia praefecil, unde Britannia insula tibi, nunc temporibus nostris, ac si alterum Henricum adepta, interno congra- tulatur affectu.

Ce texte existait certainement dès la fin de l'année 1138. Car c'est de cette époque que peut être daté avec cerlitude l'un des manuscrits qui contient cette édition du texte : le manuscrit 20 de la Bibliothèque publique de Leyde. Et voici comment.

1. The Date of composition of Geoffroy of Monmouth's « Historia » (Speculum, t. 1, 1926, p. 129 ss.).

2. Arthur of Brilain, 1927, p. 43. Cette opinion de M. Chambers rejoint celle que j'ai moi-même exprimée dans un article de la Romania, paru en 1927, et a laquelle je renonce aujourd’hui. M. Chambers n'a d'ailleurs pas connu mon ar- ticle, non plus qu'à cette date je ne connaissais son livre.

3. C'est celui que représente essentiellement le manuscrit 20 de la Biblio- thèque de Leyde. :

2

18 GEOFFROY DE MONMOUTH

Henri de Huntingdon, se rendant à Rome en compagnie de Théobald, archevêque de Cantorhéry, passa, au début de l’an- née 1139, par l’abbaye du Bec, à laquelle l'archevèque avait jadis appartenu comme abbé. Pendant le séjour qu'il y fit, le moine Robert de Torigny, futur abbé du Mont Saint-Michel, lui montra, à sa grande surprise, un livre de la bibliothèque claus- trale consacré aux rois bretons qui avaient tenu l'Angleterre avant les Anglais. Henri en prit un résumé, dont il adressa une copie à un certain Warin le Breton et qui a été conservé de deux façons : par Henri lui-même, qui inséra plus tard sa lettre à Warin dans son Historia Anglorum, et par Robert de Torigny, qui l’inséra dans sa Chronique ‘. On peut, grâce à cette double

1, Le texte de cette lettre ne figure pas dans les éditions imprimées de l'His/o- ria Anglorum, dont il forme en certains manuscrits, avec deux autres lettres, les livres VIII et IX {Lohdres, British Museum, Arundel, 48; Paris, Bibl. natia- pale, lat. 6042). Il a été publié comme élément de la Chronique de Robert de Torigny par Léopold Delisle (Société de l'Histoire de Normandie, 1812), puis par Richard Howlett, parmi les Chronicles of the reigns of Slephen, Henry II and Richard IT (Collection du Maitre des Rôles).

Dans la Chronique de Robert (Prologus), la lettre est précédée des explications suivantes :

« Ego [Robertus]| vero, quia his abundo, nomina et successiones et aliquando facta eminentiora eorum dutum et omnia nomina archiepiscoporum Rothoma- gensium et de episcopis ejudem provinciae aliquantos, locis convenientibus usque ad MC‘" annum Incarfationis dominicae cronicis ipsius {Sigisberti] inter- sereus, Bimiliter et de regibus Anglorum, de quibus nullan mentionem facit, me factufum non despero. Quod et de Britonuin regibus proposueram facere, si tantummodo infra cronica Sigisberti competenter illos valerem comprehendere. Sed quia Btutus, pronepos Aëneae, a quo et insula Britannia vocata est, primus ibi regnavit, si vellem omnes teges sibi succedentes ordine congruo ponere, ne- cesse esset Mihi non soluin per librum Sigisberti, verum etiam per totum corpus chronicorum Jeronimi, et per magnam partem chronographiae Eusebii, eadem nomina sparÿere. Verum quofiiam indecens est scriptis virorum tantae auctori- tatis, Eusebii et Jeronimi dico, ahiquid extraneum addere, ut satisfaciam curiosis, huic prologo subjiciam unam epistolam Henrici archidiaconi, in qua breviter enumerkt omnèës reges Britonum, a Bruto usque ad Cadwallonem, qui fuit ulti- mus potentum regum Britonutm, fuitque pater Cadwalladri, quem Beda Cedwal- lam vocat. Quam epistolan, sicut in ea reperitur, cum Roman idem Henricus pergeret, Me ei braebente copiam exemplaris totius historiae Britonum, apud Beccum excerpsit. » |

Le texte lui-mêtne de la lettre présente une introduction assez différente selon qu'on le preñd dans l'Histoire d'Henri de Huntingdon ou dans la Chronique de Robert de Torignÿ. Dans la transcription suivante, je inets entre crochets les parties propres ad chroniqueur francais.

« Quaeris a me, Warine Brito, vir comis et facete, cur, patriae nostrae gesta

SON ŒUVRE : L’ « HISTORIA REGUM BRITANNIAE » 19

RS

copie, se rendre compte que le livre présenté à Henri par Robert n'était pas autre chose que l'Historia requm Britanniae de Geoffroy de Monmouth ; et d'ailleurs, Henri de Huntingdon a pris soin d'indiquer le nom de l’auteur du livre : Gaufridus Arturus.

La lettre d'Henri n'est pas sans provoquer quelque étonne- ment etelle donne, à première vue, l'impression d'un document suspect. On est surpris que le chroniqueur, protégé de l’évêque Alexandre de Lincoln, auquel il avait dédié en 1129 son Histo- ria Anglorum, comme Geoffroy lui avait, vers 1134, dédié ses Prophéties de Merlin, ait eu besoin de venir en France pour y apprendre l'existence d’une œuvre importante de ce Geoffroy. On s'explique mal qu'il n'en ait pas entendu parler dans l'en- tourage de leur protecteur commun. |

Cependant, après avoir exercé toute sa méfiance, on est obligé d'accepter la lettre d'Henri pour un document authentique et de bonne foi; et à mesure qu'on regarde les choses de plus près, l'étonnement du début se dissipe. Il n’est pas tellement éton- nant, si l'on y réfléchit, que l’abbaye du Bec ait possédé de bonne heure une œuvre qui intéressait spécialement l’histoire d'Angleterre. Un courant intellectuel ininterrompu liait cette maison illustre à tous les centres importants d'Ouire-Manche. Elle fournissait au royaume d'Angleterre les plus considérables de ses conseillers et de $es dignitaires ecclésiastiques et tenait

à

narrans, a temporibus Julii Caesaris inceperim et florentissima regna, quae a Bruto usque ad Julium fuerunt, omiserim. Respondeo igitur tibi quod nec voce nec scripto horum temporum saepissime notitiam quaerens invenire potui. Tanta pernicies oblivionis unortalium gloriam successu diuturnitatis obumbrat et extinguit! Hoc tamen anno [qui est ab Incarnatione Domini MCXXX nonus], cum Romam proficiscerer [cum Theobaldo Cantuariensi archiepiscopo], apud Beccuw, [ubi idem archiepiscopus abbas fuerat}), scripta rerum praedictarum stupens inveni. [Siquidem Robertum de Torinneio, ejusdem loci monachum, virun tam divinorum quam saecularium libroruin inquisitorem et coacervatorem studiosissimum, ibidemn conveni. Qui cum de ordine historiae de regibus Auglo- rum a me editae me interrogaret et id quod a me quaerebat libens audisset, obtulit mihi librum ad legendum de regibus Britonum, qui ante Anglos nostram iosulain tenuerunt]. Quorum excerpta, ut in epistola decet, brevissime scilicet, tibi, dilectissime, mitto.

Aenasigitur..., etc.»

20 GEOFFROY DE MONMOUTH

beaucoup de place dans les préoccupations de la maison de Normandie. Les petites choses comme les grandes ramenaient constamment l'attention sur elle et, par exemple, la comtesse Mathilde, femme de Geoffroy d'Anjou, quand la naissance de son second fils mit ses jours en péril (1434), n'eut rien de plus pressé que de prodiguer ses dons à l’abbaye ‘. Robert de Glou- cester, de 1135 à la fin de 1137, séjourna à plusieurs reprises dans la région du Bec *; la ville de Caen lui appartenait : il est tout naturel que lui-même ou que quelqu'un de sa suite ait apporté au Bec un exemplaire de l'Historia regum Britan- niae qui lui était dédié *.

Ce qui est de nature à lever les derniers doutes sur la véracité de Robert de Torigny et sur l'authenticité de la lettre d'Henri de Huntingdon, c'est que l'on possède encore le manuscrit dont ces deux écrivains ont fait mention : c'est le manuscrit de Leyde 20. Déjà en 1869, J. Zacher, qui l'avait étudié pour son édi- tion de l’Epitome de Julius Valerius, avait reconnu que le vo- lume provenait du Bec. Léopold Delisle, en 1910, en a précisé l’histoire et a démontré que Robert de Torigny l’avait eu entre les mains ‘. Nous possédons, en effet, une liste dressée par Robert des livres de la bibliothèque du Bec (Tituli librorum Beccensis almarti), liste que Ravaisson a publiée en 1841 et l'on trouve, pour chacun des volumes énumérés, la désignation des divers articles qu'il contenait. L'examen de certains manu- scrits, qu'on sait par ailleurs venus du Bec, montre que cette dé- signation des articles a été faite par la transcription à peu près littérale de tables contenues dans les volumes décrits et qui figuraient au verso de l’un des premiers feuillets de garde. Or,

1. Robert de Torigny, Chronique, à l'année 1134.

2. llétait le 22 décembre 1135 à Rouen (Robert de Torign}y, à l'année 1135); il y était en décembre 1137 (Orderic Vital. XIII, 32).

3. M. Griscom (art. cité. p. 139) a proposé d'expliquer la présence de cet exem- plaire au Bec par le fait que Galeran était, comme l'indique une pièce de l'année 1131, patron de l'abbaye. Mais il est invraisemblable que Galeran ait introduit au Bec un exemplaire ne figurait pas son nom et qui portait seulement une dédicace à Robert de Gloucester.

4. Article de la Bibliothèque de l’École des Chartes,t. LXXI, 1910, p. 481 ss. et 506 ss.

SON ŒUVRE :

L'’ HISTORIA REGUM BRITANNIAE » 21

dans la liste en question, élablie par Robert, on trouve, pour l'un des volumes, une désignation des articles qui correspond de tous points à celle qu'une main du xu° siècle a écrite, dans : le manuscrit de Leyde, sur le verso du premier feuillet. Voici

les pièces :

Liste de Robert :

Jn hoc volumine :

Historia Normannorum libri septem, videlicet ab adventu Has- tingi inregaum Francorum usque ad mortem primi Henrici, regis Anglorum et ducis Norinanno- rum. |

Item vita Caroli Magai, impe- ratoris Romanorum et regis Fran- corum.

Ilem vita Alexandri regis Macedonum.

Item epistola ejusdem de situ Indiae ad Aristotilem magistrum suum.

Item abreviatio regum Fran- ciae gestorum ab egressione eo- rum a Sicambria usque ad prin- cipium regni Ludovici junioris, regis Francorum.

Magai,

Item historiarum de regibus majoris Britanniae usque ad ad- ventum Anglorum in insulam libri XII, in quorum septimo continentur prophetiae Melini, non Silvestris, sed alterius, id est Merlini Ambrosit.

Item exerptiones ex libro Gilde Sapientis, historiographi Brito- num, quem composuit de vasla- lione gentis suae et de mirabili- bus Britanniae.

Manuscrit de Leyde :

In hoc volfumine conti |nentur :

Historiae [Norman]orum libri octo, videllicetj ab adventu Has- tingi in regaum Francorum us- que ad mortem primi Henrici, regis Anglorum et ducis Nor- mannorum. |

Item vita Caroli Magni, impe- ratoris Romanorum et regis Francorum.

Item vila Alexandri Magni, regis Macedonum.

Item epistola ejusdem de situ Indiae ad Aristotelem magistrum suum.

Item abbreviatio gestorum re- gum Franciae ab egressione eo- rum a Sicambria usque ad prin- Ccipium regis Ludovici junioris, regis Francorum ef ducis À quila- norum.

Item hystoriarum de regibus majoris Britanniae usque ad ad- ventuin Anglorum in eamdem insulam libri XIT, in quorum sep- timo conlinentur prophetiae Mel- lini, non Silvestris, sed alterius, id est Mellini Ambrosii.

Itein exerptiones ex libro Gil- dae Sapientis, historiographi Bri- tonum, quem composuit de vas- talione suae gentis et de mira- bilibus Brilanniae.

L'identité des deux tables prouve suffisamment que le ma:

22 GEOFFROY DE MONMOUTH

nuscrit décrit par Robert de Torigny est bien celui de Leyde " : manuscrit qui, d'ailleurs, ne lui était pas passé entre les mains comme un volume indifférent, mais qu'il avait pratiqué en familier, entouré de soins, enrichi de sa propre écrilure ; et Léopold Delisle a soutenu, non sans apparence de raison, que la Chronique de Guillaume de Jumièges qui occupe les folios 2-32 du livre représentait une rédaction originale de Robert, peut-être autographe en partie *.

Il n'y a donc pas de doute que ce soit le manuscrit que Robert de Torigny avait communiqué à Henri de Huntingdon *

1. Elles ne différent qu'en deux passages, que j'ai imprimés en italiques : L. Delisie a montré que ces différences tenaient à des changements opérés par Robert pour des raisons particulières.

2. Mélanges de paléographie et de bibliographie, p.112 ss., et recueil cité, p. 51358.

3. Il est vrai que l'analyse d'Henri de Huntingdon ne s'applique pas parfaite- went au texte du manuscrit de Leyde ; mais elle ne s'applique pas davantage au texte des autres manuscrits et, pour en expliquer les divergences avec l'original, il suffit d'admettre qu'Henri ne s'est pas interdit une certaine liberté ou que, parfois aussi, il a mal interprété.

Henri n'a pas soufflé not des prophéties de Merlin : c’est peut-être qu'il a voulu s'en tenir aux faits proprement historiques. De même Wace, dans sa tra- duction de l'Historia requm Brilanniae, a omis ces prophéties parce que, disait- il, il ne savait pas er découvrir le sens :

Dont dist Merlins les profésies Que vous avés sovent oies... Ne voil son livre transilater, Quand jo nel sai entrepreter.

Dans les réponses des filles de Leir à leur père, les différences entre Henri et

Geoffroy sont assez sensibles, ainsi que le montre cette comparaison des textes Geoffroy : | Henri : réponse de la première fille :

« Gonorilla prius numina caeli tes- « Sub luna, quae determinat ab ae- tata est ipsum sibi majori dilectioni ternis mutabilia, nihil inveniri poterit esse quam animam quae in corpore quod esse tanti mihi possit. » suo degebat. »

réponse de la deuxieme fille :

« Jure jurando respundit se nullate- « Preciosior est cunctis opibus et nus aliter exprimere nisi quod illum omnia quae desiderantur huic non va- super omnes creaturas diligeret. » lent comparari. »

Ils'agit d'inexactitudes concernant les propos attribués à un personnage et auxquelles l'auteur n'attachait pas d'importance. est ainsi que, pour la seule commodité de l'exposition, il a, plus loin {p. 100), prété au messager qui annonce

SON ŒUVRE : L'« HISTORIA REGUM BRITANNIAE » 23

et cette circonstance permet de le dater : il existait déjà au début de l'année 1138, quand Henri passa par le Bec; et déjà donc existait une édition de l'Historia regum Britanniae seule figurait la dédicace à Robert de Gloucester !.

Le terminus ante quem est donc ferme : le terminus a quo l’est beaucoup moins. Le présenttexte, qui, semblablementauxautres, fait mention du roi Henri comme d'un personnage défunt, est, pour la même raison qu'eux, postérieur au décembre 1135. Mais est-il antérieur ou postérieur aux textes à dédicace double ? Il est difficile d'en décider. En faveur de l'antériorité, l'argu- ment le plus précis, sinon le plus fort, a été allégué par M. E. K. Chambers, qui a fait remarquer qu'au moment d'aborder l'histoire de la trahison de Modred, Geoffroy s'adresse à un dédicataire unique, l'appelant consul auguste ; et ce serait là, dans les textes à dédicace double eux-mêmes, la preuve que la dédicace initiale s’adressait au seul Robert. Mais il n'est pas rare de trouver des ouvrages à dédicace double, où, en fait, l'auteur recherchait la protection d’un dédicataire unique. Quand Geoffroy de Vinsauf a dédié en termes solennels sa Poetria nova au pape [nnocent IIT, il a complété son envoi par une adresse à l'évêque de Londres Guillaume de Sainte-Mère-

à Arthur la trahison de Modred un discours qui n'a pas de correspondant chez Geoffroy.

ll n'y a, par ailleurs, chez Henri que deux particularités un peu notables : d’après lui, les géants de Bretagne vont attendre les vaisseaux de Brutus en pleine mer et on les repousse à la baliste, tandis que Geotfroy place le combat sur terre ; d'après lui aussi, Brennius, après la prise de Rome, poursuit ses conquêtes en Grèce et en Orient, tandis que Geotfroy renvoie simplement, pour le reste de ses aventures, aux « Histoires ruinaines » (chap. 44). Pour le premier trait, il a fait une confusion avec ce que Geoffroy avait écrit des Sirènes: et quant au second, c'est le résultat d'une interprétation simplement un peu libre.

1. C'est une question embarrassante, mais qui se pose, de savoir si Geoffroy n'a pas eu d’attaches en Normandie. Les raisons données par Gaston Paris {Ro- mania, t. XX11, 1893, p. 312) de penser qu'il avait écrit dans cette province ne me paraissent pas convaincantes. Mais, d'autre part, il est curieux que Geoffroy ait connu le rocher de Tombelaine. Robert de Torigny devait savoir de sa per- sonne quelque chose de plus que ce qu'en fait connaître le texte de l'Historia. Il savait qu'il s'appelait Gaufridus Arturus : c'est de ce nom qu'il l'a nommé dans sa chronique, à l'endroit il relate son élection au siège de Saint-Asaph; et c'est sans doute par lui qu'Henri de Huntingdon a connu cette forine complète de son nom, que le texte de son manuscrit lui livrait seulement sous la forme Gaufridus Monemutensis.

24 GEOFFROY DE MONMOUTH

Église, de qui il attendait beaucoup plus sûremeut que du souve- rain pontife des récompenses palpables : de mème, il n’est pas im- possible qu®, mettant pour la gloire en tête de son livre le nom du grand seigneur auquel Guillaume de Malmesbury avait dédié ses Gesta requm Angliae, Geoffroy de Monmouth ait visé plus particulièrement à obtenir les faveurs de Galeran'. Cependant, ce ne serait pas un argument sérieux en faveur de la thèse qui veut que le texte dédié simultanément à Robert et à Galeran soil le plus ancien, et je ne vois pas qu'en ce sens on en ait invoqué aucun autre qui mérite qu'on s’y arrête. Pour ma part, j'inclinerais à croire que les deux textes extrêmement voisins quand on en étudie les leçons ont été écrits presque simul- tanément. Geoffroy aurait offert son livre à Robert au moment il paraissait : c’élait l'ouvrage naissant, « editio » (chap. 3). En même temps, il en aurait offert à Galeran un exemplaire, « codicem » (chap. 4). |

« #3

Un dernier texte de l’Historia requm Britanniae*a pour par- ticularilé de n'être muni d'aucune dédicace. Non seulement : toute adresse iniliale en à été supprimée, mais l'épître à l'évè- que Alexandre qui, dans les autres textes, précède les Pro- phéties de Merlin a été remplacée par quelques lignes explica- tives très brèves. Voici comment, sur ce dernier point, se présente la rédaction par rapport à celle qu'on trouve ailleurs :

Rédaction ordinaire : Rédaction du présent texte :

Nonduin auterm «ad hunc locum Nondum autem ad hunc locum historiae perveneram, cum, de historiae perveneram, cum, de: Merlino divulgalo rumore, com- Merlino divulgato rumore, com- pellebant me undique contempo- pellebant me undique contem- ranei mei ipsius prophetiasedere, poranei mel ipsius prophelias

1. Je néglige le fait qu'au chapitre 171, Geoffroy s'est adressé à son patron en l'appelant consul, qui est précisément le titre qu il donne à Galeran dans ja dédi- cace, tandis qu'il a donné à Robert celui de dux. Ce serait attacher beaucoup

d'importance à une faible indice. _. | 2. Représenté par le manuscrit de la Bibliothèque nationale lat, 6233,

SON ŒUVRE : L’« HISTORIA REGUM BRITANNIAE » 25

maxime autem Alexander, Lin- colniensis episcopus,virsummae religionis et prudentiae. Non erat alter in clero sive in populo cui tot nobiles famularentur, quos mansueta pietas ipsius et beni- gna largitas in obsequium suum alliciebat.

Cui cum satisfacere praeelegis- sem, prophelias transtuli et ei- dem cum hujus modi litteris direxi :

« Cogit me, Alexander, Lincol- liensis praesul, nobilitatis tuae dilectio prophetias Merlini de britannico in latinum transferre, antequam historiam perarassem, quam de gestis regum Britanni- corum inceperam.

Proposueram enim illam prius perficere istudque opus subse- quenter explicare, ne, dum uter- que labor incumberet, sensus meus ad singula minor fieret.

Attamen, quoniam Securus eram veniae, quam discretio sub- Ulis ingenïi lui donaret, agrestem calamum meum labellis apposui et plebeia modulatione ignoltum tibiinterpretatus sum sermonein. Admodum autem admiror quia id pauperi stylo dignatus eras committere, cum tot doctiores, tot ditiores virga potestalis tuae coerceat, qui sublimioris carmi- nis delectamento aures Minervae tuae mulcerent. Et ut omnes philosophos totius Britanniae insulae praeteream, tu solus es, quod non erubesco faleri, qui prae cunclis audaci lyra caneres, nisi le culmen honoris ad alia

edere, maxime autem Alexander, Linconiensis episcopus, vir pru- dens el eruditus.

Quibus satisfacere volens, ejus prophetias, antequam historiam, quam de gestis Britonum ince- peram, perarassem, de britanno in latinum transtuli.

Proposueram namque histo- riam prius perficere istudque opus subsequenter explicare, ne, dum uterque labor incumberet, sensus meus ad singula mious sufficeret.

1

26 GEOFFROY DE MONMOUTH

negolia vocaret. Quoniam ergo Quum igitur sic illis placuit placuitut Gaufridus Monemuten- ut huic vaticinio fistulam meam sis fistulam suam in hoc valici- imponam, si quid vitiose minus-

nio sonaret, modulationibus suis ve ordinate sonuerit, venia dan-

favere non diffugias et, si quid da,

inordinate sive vitiose protulerit,

ferula Camoenarum tuarum in

recilum advertas concentum.

quia libenter pareo et, pudi-

bundus Brito, non doctus canere, quod in britannico Merlinus dul- citer et metrice cecinit, utcum- que potui, licet immoderate, ta- men latine persono.

Il n'est pas besoin de longs raisonnements pour démontrer que ce texle est postérieur à ceux qui contiennent l'épilre complète à Alexandre, c'est-à-dire à tous ceux que j'ai exami- nés jusqu'ici.

La conclusion de l’examen auquel je viens de procéder est, touchant la situation chronologique des différents textes de l'Historia regum Britanniae les uns par rapport aux autres, qu'ils se sont succédé dans l'ordre suivant :

I. Texte dédié à Robert de Gloucester (— [°) et, simultané- ment, texte dédié à Robert de Gloucester et à Galeran de Meu- lan (— Ib);

II. Texte dédié au roi Étienne et à Robert de Gloucester :

IIL. Texte dépourvu de dédicaces. |

Reste à indiquer la date absolue ces textes on! paru ; et, à la vérité, ce ne sont ici que de légers indices qui permettent de juger. Les textes I et II ont élé rédigés, on l’a vu, entre décembre 1135 et juillet 1138. Mais la mention qui est faite en chacun d'eux du roi Henri [‘" ne peut s'expliquer que dans la mesure le souvenir de ce grand prince était encore présent à toutes les mémoires et la pensée de sa mort s’imposait comme celle d’un événement tout récent. Aussi ne paraît-il pas douteux que les premiers textes de l'Historia requm Britanniae

SON ŒUVRE : L’« HISTORIA REGUM BRITANNIAE » 27

aient vu le jour au début de l’année 1136. Robert, à ce moment- là, était peut-être absent d'Angleterre : car lorsqu'Étienne, à la mort d'Henri, passa dans l'ile, sans perdre un jour, pour s’y faire couronner, Robert ne le suivit pas immédiatement et il ne semble pas qu’il ait traversé la mer avant Pâques de l’année 1136. Galeran au contraire se trouvait auprès d'Étienne dès le début de cette même année ; il se fiançait à la fille du nouveau roi « in cunabulis » ‘; son étoile s’annonçait heureuse. Tout en dédiant son ouvrage à Robert, fils de roi, duc de Gloucester, également vénérable au nalif de Monmouth et au résident d’Ox- ford, on conçoit que Geoffroy ait pu s empresser d’en offrir un exemplaire avec dédicace spéciale à Galeran, qui, par son goût des lettres et par l'éclat de sa situation, apparaissait aux yeux d'un écrivain comme un très enviable protecteur.

En ce qui concerne le texte [[, M. Griscom a émis l'hypo- thèse qu'il aurait été offert par Geoffroy au roi Étienne au cours d’une visite que celui-ci fit à Oxford en avril 1136 *. Bien que rien ne prouve qu'il en ait été ainsi, c'est une possibilité : d’au- tant que Galeran, le Mécène espéré, n’était pas du voyage et qu'à ce moment-là il s'occupait de passer sur le continent *.

Quant au texte JIL, il est probable qu'il n'a été confectionné qu’en 1148. Robert de Gloucester mourut le 34 octobre 1147 et Alexandre de Lincoln peu de temps après, en février 1148. Geoffroy, dès lors, n'avait plus de raisons de maintenir ni en tète de son Historia ni dans le corps de l'ouvrage les noms de deux personnages défunts, qui ne pouvaient que le gêner dans la recherche de nouvelles protections. Il n’est pas impossible, à la vérité, que la suppression des dédicaces ait été opérée à une époque plus ancienne : Geoffroy n’avait jamais eu à se féliciter de la libéralité d'Alexandre‘ et, dès l’année 1141, il était visible que la position du roi Étienne, dans sa lutte contre Mathilde et Robert, était meilleure que la leur : il était vain, dès cet instant,

4. Orderic Vital, XII, 22.

2. Henri de Huntingdon, VIII, 3. 3. Orderic Vital, XII, 22.

4. Voir ci-après, p. 29 et 31.

28 GEOFFROY DE MONMOUTH

de compter ni sur Alexandre (d’ailleurs disgräcié par le roi à partir de 1139), ni sur Robert. Cependant, la rareté des exem- plaires du nouveau texte semble prouver que ce texte n’a été ajusté que dans les dernières années de la vie de Geoffroy. Le rapprochement qui devait le ramener, lui, l’ancien partisan d'Alexandre et de Robert, dans le cercle de la faveur royale semble dater de 1159 environ et peut-être fût-il l'œuvre de Robert de Chesney. C'est vraisemblablement après l'accession de ce prélat au siège de Lincoln (1148), que Geoffroy bilfa de l'Historia le nom de Robert et que, supprimant aussi la lettre dédicatoire à Alexandre, insérée précédemment dans le corps de l'ouvrage, il y substitua la simple phrase où, faisant la part de l'initiative et des mérites de ce prélat, il s’est appliqué sur- tout à en marquer les limites.

[l est donc vraisemblable que les dates d'apparition de nos différents textes ont été les suivantes :

Textes Ia et Ib : début de 1136;

Texte IT : avril 1136 ;

Texte [TT : 1148 ou plus tard.

3. La « Vita Merlini ». Vers cette année 1148, la préoc- cupation de Geoffroy de se rapprocher des puissants du jour se manifesta dans un nouvel ouvrage, un poème cette fois, la Vita Merlini *.

Conservée dans un manuscrit unique de Londres, écrit au xui* siècle, la Vita Merlini est précédée . une dédicace de 48 vers, dont voici les 42 premiers :

Fatidici vatis rabiem musamque jocosam

Merlini cantare paro. Tu, corrige carmen, Gloria pontificum, calamos moderando, Roberte. Scimus enim quia te perfudit nectare sacro Philosophia suo fecitque per omnia doctum,

1. Publiée sous letitre Galfridi de Monemuta Vita Merlini par Francisque Mi- chel et Thomas Wright, Paris, 1837, puis par San-Marte, dans ses Sagen von Merlin, Halle, 1853, puis par John J. Parry, sous le titre The Vila Merlini dans les University of Illinois Studies in Language and Literalure, t. X, 1925, 3;

SON ŒUVRE : LA « VITA MERLINI » 29

Ut docuinenta dares, dux et praeceptor, in orbe. Ergo meis coeptis faveas vatemque tueri

Auspicio meliore velis quam fecit alter,

Cui modo succedis, merito promotus honori.

Sic etenim mores, sic vita probata genusque, Utilitasque loci, clerus populusque petebant : Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra...

A la fin du poème se lisent les 5 vers suivants :

Duximus ad metam carmen. Vos ergo, Britanni,

Laurea serta date Gaufrido de Monemuta.

Est etenim vester ; nam quondam proelia vestra

Vestrorumque ducum cecinit scripsitque libellum,

Quem nunc Gesta vocant Britonum, celebrata per orbem. - __ Æzxplicit Vita Merlini Calidonii per Galfridum Monemutensem.

Il est naturel, à la simple lecture de ces textes, d'attribuer à Geoffroy de Monmouth, comme l'ont fait jadis Leland ‘et Ley- ser *, l'œuvre d’où ils sont extrails : outre l'exploit, les 5 der- niers vers contiennent une indication formelle; la dédicace s'applique parfaitement à Robert de Chesney, évèque de Lin- coln de 1148 à 1167; enfin, le tour de l'expression rappelle tout à fail la manière et les habitudes de style de Geoffroy *.

Si ces raisons n ont pas convaincu tout le monde, si Wright et San-Marte ont cru trouver en d'autres passages de la Vita

1. Collectanea, éd. Hearne, t. HI, p. 16 s., et Commentarii, éd. Hall, p. 42 ss. .2. His/oria poelarum el poemalum medii aevi, p. 4345. 3. Comparer, par exemple, les tours suivants :

Vila Merlini : . Historia requm Brilanniae : v. 4: te perfudit nectare sacro Philo- chap. 4 :te... mater Philosophia in sophia suo gremio excepit. v. 1: Ergo meis coeptis faveas, vatem- chap. 3 : opusculoigitur meo... faveas. que tueri.. velis chap. 4 : me,tuum vatem,.. sub tutela

tua recipias (cf. chap, 1410: modula- tionibus.. favere non diffugias). v. 42 : Unde modo felix Lincolnia fer- chap. 3 : unde Britannia insula tibi tur ad astra. nunc..… interno congratulatur af- fectu. 4. Foreign Quarterly Review, 32, janv. 1836, p. 403 ss., et édition du poëme, 1837, p. xcv ss. 5. Die Sagen von Merlin, 1853, p. 268 ss.

30 GEOFFROY DE MONMOUTH

Merlin la preuve qu'elle n'aurait été composée qu'au x siècle par un auteur resté anonyme, c’est à tort.

Wright a fait valoir, à l'appui de son opinion, que la dédi- cace du poème convenait beaucoup mieux à Robert Grossetèête, évèque de Lincoln de 1235 à 1253, qu'à Robert de Chesney, évique du même siège de 1148 à 1167; que l’auteur du poème se donnait pour un familier de la poésie, alors que Geoffroy n'avait jamais écrit qu’en vers; qu'il serait invrai- semblable, si l'œuvre était de Geoffroy, qu’elle eût été conservée dans un unique manuscrit et qu'on en trouvât si peu de traces dans la littérature; que l’épilogue, enfin, n’était qu'une addi- lion apocryphe.

En réalité, il est impossible de douter que le dédicataire de l'œuvre ait été Robert de Chesney. Alléguer que l’homme n'avait pas grande notoriété et qu'il ne méritait pas l'éloge qu'en fait notre auteur, c'est oublier que l’emphase est tradi- tionnelle en cette sorte de documents et c’est aussi méconnai- tre l'histoire. Robert de Chesney était de meilleure naissance que Robert Grossetête, dont l'origine fut humble et qu'on eût été mal fondé à féliciter de son extraction, genus (vers 10). Les quelques jugements défavorables dont Robert de Chesney a été l'objet de la part des anciens auteurs sont, comme on l'a remarqué, tous postérieurs à sa mort : de son vivant, pas d'indice qu’on lui ait jamais manqué d’égards. Dans son De contemptu mundi, Henri de Huntingdon, ainsi que l'a justement relevé Ward, l'a nommé avec éloge, alors qu'il n’était encore qu'archidiacre de Leicester ; il l’appelait « vir fama dignus »; ct dans la qua- trième édition de son Historia Anglorum, en 1148, il a fait de l'accueil qu'il reçut à Lincoln la description la plus flatteuse : témoignage d'autant plus précieux qu'Henri était lui-même de Lincoln. Au reste, Robert de Chesney, soit personnellement, soit par l'intermédiaire de son frère Guillaume, possédait auprès du roi Étienne un crédit qui pouvait contribuer beaucoup à lui attirer du respect ‘; et il n'est pas douteux, enfin, que Geoffroy

4. Voir Gilbert Foliot, Lettres XL (ad Robertum, Lincoln. episcopum), LIV (ad Willelmum de Chesueia), CCXXI (ad Rob. Lincoln. episcopum).

SON ŒUVRE : LA « VITA MERLINI » 31

ait été en relations avec lui : c'est ce qu'atteste une charte émanée de l'évêque et signée, entre autres témoins, par « mai- tre Gaufridus, élu de saint Asaph » (1151) !.

L'épilogue de la Vita Merlin serait-il apocryphe et ne trou- verait-on pas à la fin de l'ouvrage le nom de Geoffroy de Mon- mouth, que la dédicace suflrait à désigner celui-ci comme l’au- teur du livre. Indépendamment des raisons du style, il est clair que les vers 7-9 sont une allusivn directe au prédécesseur de Robert de Chesney, à l'évêque Alexandre, dont Geoffroy avait fait le dédicataire de ses Prophéties de Merlin et de qui il n'avait pas obtenu la récompense qu'il espérait.

Le reste des objections de Wright n’est que poussière. Si l'auteur de la Vita Merlini se donne le titre de vates (v. 1), s'il invoque des Muses familières (consuetae mecum canere Ca- moenae, v. 17), on peut constater qu ailleurs, dans l’Historia regum Britanniae (chap. 110), Geoffroy a volontiers parlé de lui- même, s'agissant de prose, dans les termes qu’on réserve habi- tuellement aux poètes. Et si l'ouvrage n’a été conservé complet qu'en un seul manuscrit, ce ne serait pas le premier exemple d'une œuvre d’écrivain illustre éclipsée par une œuvre plus importante *.

Restent mais également vaiis Îles arguments que Wright et San-Marte ont tirés de certains événements histo- riques dont la Vita Merlini ferait mention.

Wright a prélendu que le poème contenait, aux vers 679-680, des allusions à la conquête de l'Irlande et au règne comparative- ment prospère d'Henri I, « plus fortes qu’on n’en trouve dans la Vie latine de Merlin en prose ». Mais ces allusions « plus fortes » n'existent qu'en imagination : Paulin Paris en a déjà fait la remarque *. L'Historia requm Britanniae dit :

Sextus Hiberniae moenia subvertel el nemora in planiliem muta- bit : diversas portiones in unum reducel et capite Leonis coronabi-

1. Voir ci-dessous, p. 37, n. 2.

2. D'ailleurs l'ouvrage a été aussi conservé sous forme de résumé dans le Poly- Chronicon de Raoul Higden.

3. Les romans de la Table Ronde, t. 1, 1818, p. 11 88.

32 GEOFFROY DE MONMOUTH

tur. Principiumipsius vago affectui subjacebit : sed finis ipsius ad superos convolabit. Renovabit namque beatorum sedes per patriam el pastores in congruis locis locabit.

Et la Vita Merlin :

Sextus Hibernensis eteorum moenia verte; Qui pius et prudens populos renovabit et urbes.

Des deux qui niera que le texte le plus précis soit celui de l'Historia? Et quant à des allusions « au règne comparative- ment prospère d'Henri If », on les cherche aussi vainement dans l'Historia que dans la Vita.

Plus fortes, en apparence, sont les ratsons tirées par San- Marte des prophéties de Ganieda que contient le poème et il serait possible, prétendait ce critique, de reconnaître certains événements du xur° siècle. Voici le sens approximatif du pas- sage :

J'aperçois la ville de Ridichen remplie de gens casqués, de saints personnages, de saintes tiares, mis dans les liens, par la volonté d'une jeunesse guerrière. Un pasteur tournera ses regards vers les hauteurs d'une tour et sera obligé d'en ouvrir les murailles à son détriment (?) [v. 1474-1478].

J'aperçois Kaerloyctoyc assiégée par une armée imposante ; deux hommes y sont enfermés, dont l'un se sépare de l'autre, pour reve- air avec la nation farouche, avec le prince de la Vallée, et vaincre la redoutable cohorte après lui avoir pris son chef. Ah! quel crime que deux astres, impossibles à réduire par la force des armes, s’em- parent du soleil au-dessous duquel ils sont placés (v. 1479-1484, !

J'aperçois près de Kaerwent, dans l'air, deux lunes, et deux lions qui se démènent avec furie. Devant deux hommes un fait face, et un second devant le même nombre, et ils se préparent au combat. Les autres se dressent et attaquent terriblement le quatrième avec leurs armes, et aucun d'eux n'a le dessus. Il résiste, en effet, manœuvre son bouclier, et répond par ses traits. 1] accable finalement ses trois adversaires, en chasse deux à travers les froids royaumes du nord, et accorde sa grâce au troisième, qui la demande. Tous les astres fuient de lous les côtés du champ de bataille. Le sanglier d'Armorique, protégé par le chêne ancestral, emmène la lune, fai- sant tourner son épée derrière son dos (v. 1483-1497).

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SON ŒUVRE : LA & VITA MERLINI » 33

Je vois deux astres livrer combat aux barbares, au pied de la col- line d'Urgen, se mesurèrent les Dejriens et les Gewisséens, sous le règne du grand Coël. O que de sueur sur les hommes, que de sang sur le sol, tandis qu'ils couvrent l'étranger de blessures! Un astre frappé par l’autre tombe dans l'obscurité et sa lueur s'éteint tandis qu’elle renaît (v. 1498-1504).

Ah! quelle terrible famine ! Comme elle creuse les ventres et vide de leurs forces les membres des habitants! Elle commence par la Cambrie, s'étend dans le royaume et force les misérables gens à franchir la mer. Les veaux s'enfuient, habilués à se nourrir du lait des vaches de Scotie, qui meurent d’une épidémie effroyable. Reti- rez-vous, Neustriens ! Cessez de porter les armes contre un royaume libre. Il n'y a plus de quoi assouvir votre appétil : vous avez dé- voré tout ce que la nature féconde y avait produit depuis longtemps. Christ, porte secours à ton peuple : arrête les lions, fais cesser la guerre et donne la paix au royaume (v. 1505-1517).

À en croire San-Marte, les vers 1477-1481 viseraient le sou- lèvement des barons anglais contre leurs rois qui suivit la bataille de Bouvines et aboutit à l'imposition de la Grande Charte {1215).

Les vers 1482-1487 se rapporteraient à la prise de Lincoln par le comte de Pembroke, alors que les royaux défendaient la citadelle contre les barons coalisés, maîtres de la ville, et que la ville avait été attaquée par le comte : les royaux dans la cita- delle, les barons dans la ville, il y avait deux partis assiégés.

Plus tard, quelques-uns des coalisés, venus de France, rega-

gnèrent leur pays (alter divellitur, ut redeat cum gente fera), laissant prisonnier le comte de Perche (rupto rectore). C'est la rupture par les barons de leur hommage de fidélité au roi qui justifierait les vers 1486-1487. Et ces événements nous met- traient en 1213. |

Les vers 1488-1498 feraient allusion à la cérémonie de Win- chester, Étienne Langton fut solennellement rétabli dans’ ses droits et prérogatives et le roi fit acte de soumission au pape ainsi qu'aux anciennes lois du royaume (1213).

Les vers 1499-1500 seraient rclatifs à Henri HIT.

Les vers 1501-1520, enfin, auraient rapport à l'expédition du roi Jean contre l'Écosse, alors gouvernée par Alexandre II, et

8

34 GEOFFROY DE MONMOUTH

qui s’accompagna de violences et d'excès de toute espèce (1216).

L'interprétalion des prophéties est assurément une entreprise délicate et l'on n’est jamais sûr de ne pas s'égarer. Mais on ne peut contester que Ward ait discerné plus heureusement que San-Marte le véritable objet de quelques-unes des allusions contenues dans la Vita Merlin.

Il serait long et superflu d'entrer dans le détail des rappro- chements opérés par San-Marte pour en montrer l'invraisem- blance. Lui-même ne s'est pas dissimulé quelques-unes des dif- ficultés auxquelles il s'exposait. Il a été le premier a remarquer qu'aux vers 1482-1487, l'événement visé par l’auteur, c’est-à- dire la prise de Lincoln, était antérieur de deux ans à la Grande Charte, dont parleraient les vers 1477-1481, qui précèdent, et par conséquent venait mal à sa place. Il a également remarqué avec quelque ingénuité qu'on ne voyait pas comment s'établis- sait le rapport des vers 1499-1500 à Henri III. Et plus d’une différence apparaît entre les faits qu'il s’est imaginé reconnaître et les données du texte. :

Sans discuter, je m'en tiens à remarquer combien sont plus satisfaisants les rapprochements que voici.

Ce que visent les vers 1477-1481, c'est l'arrestation à Oxford, sur l’ordre du roi Étienne, le 24 juin 1139, des évêques Roger de Salisbury et Alexandre de Lincoln, tandis que Nigel, évèque d'Ely, se réfugiait dans le château de Devizes, qu'il fut ensuite obligé de rendre.

Ce qui visent les vers 1482-1488, c'est la bataille de Lincoln, livrée le 2 février 1141. Tandis qu'Étienne assiégeait dans la ville Guillaume de Roumare et son demi-frère Randolf de Chester, celui-ci, réussissant à tréverser les lignes ennemies, avait ramené des forces galloises, Robert de Gloucester à leur tête, et une grande bataille s’élait engagée, le roi avait été fait prisonnier.

Ce qui visent les vers 1488-1500, c'est le combat livré le 14 septembre 1141 à Winchester, et se heurtèrent les troupes des deux Mathildes, binas lunas. Dans le camp de l'im-

SON ŒUVÉE : LA « VITA MERLINI » 35

pératrice on voyait Robert de Gloucester et le roi d'Écosse (duos leones); dans celui de la reine, Guillaume d’Ypres, qui fut le vainqueur de la journée, mit en fuite versle Nord le roi d'Écosse (et probablement Randolf de Chester), et fit prisonnier Robert de Gloucester. L’'impératrice, sur le point d'être prise, s'enfuit jusqu'à Devizes, accompagnée et protégée par Brian, fils du comte de Bretagne Alan Fergan (armoricus aper) ‘.

Ce que visent les vers 1501-1520 est plus difficile à définir dans le détail, notamment pour les vers 1501-1503 et 1505-1506, qui se rapportent certainement à des faits précis ?. Mais il est certain que, dans l'ensemble, il s'agit encore ici de la lutte engagée entre les partisans d'Étienne et ceux de Mathilde. L'obs- curilé des allusions provient de ce que la composition des partis varia au cours des temps. L’étranger (gentes exlernas, v. 1502) a d’abord été le conquérant normand (Neustrenses, v. 1511), c'est-à-dire Étienne et les siens, tandis que les Gallois, les Écos- sais et les Saxons se ralliaient autour de Mathilde. Mais, à mesure que la lutte se prolongeait et que Mathilde, par son ca- ractère hautain, s'aliénait les sympathies, les nalionaux se rallièrent en partie à la cause d’Étienne, si bien qu'en 4142 les bourgeois de Londres expulsèrent la prétendante de leurs murs. L'étranger, ce fut alors le partisan de Mathilde, de l'épouse du comte d'Anjou, devenu duc de Normandie en 1143, et qui fournissait à l’ambition de sa femme l'appui de ses armes. Dans le texte des prophéties de Ganieda, les Neustren-

1. Gesta Slephani, p. 83, et Histoire de Guillaume le Maréchal, v. 228 ss. Je ne sais Ward a pris qu'il s'agirait ici de Geoffroy Boterel, comte de Penthièvre, lequel, en effet, prit bien part à la bataille, mais sans que son rôle soit précisé.

2. J.3. Parry, The Date of fhe Vita Merlini (Modern Philology, XXI, 413), suppose qu'il s'agit de la bataille de Coleshill, où, en 1150, Madoc ab Mareddud et Randolf, comte de Chester, furent défaits par Owen et boutés hors du pays de Galles. L'hypothèse est douteuse. Ce n'est pas aux troupes de Maidoc et de Ran- dolf que pouvait s'appliquer le terme ex{ernae gentes. On penserait plutôt à la bataille de Wilton, où, en 1143, Robert de Gloucester, attaqué par le roi Étienne et par Henri, évéque de Winchester, les mit en fuite. Les Ges{a Stephani, qui rap- portent l'événement (éd. Howlett, parmi les Chroniques du règne d'Étieune, * t. I, p. 94), décrivent aussitôt aprés, comme on le voit dans le texte de Geoffroy l'affreux massacre qui suivit et les ravages terribles causés, dès 1143. dans le pays, par la famine et par les excès des hommes de guerre étrangers.

36 GEOFFROY DE MONMOUTH

ses sont, de toute probabilité, les guerriers amenés du continent par Mathilde. En tout cas, la famine dont il est ici question est celle qui désola le royaume sous le règne d'Étienne et qui fut le plus aiguë aux environs de l’année 1144 !.

Ainsi, les événements auxquels ont trait les prophéties de Ganieda se situent entre les années 1139 et 1144. Et non seu- lement ces dates n'interdisent pas l’attribulion de la Vita Mer- lini à Geoffroy de Monmouth, mais elles renforcent les raisons de l’admettre. De plus, elles fournissent une indication précieuse sur le moment à partir duquel l'ouvrage a pu paraître et qui se place aux environs de l'année 1145. A cette date, la dédi- cace ajoute une précision : elle montre que l'ouvrage doit être considéré comme postérieur à l'année 1148, Robert de Ches- ney prit possession du siège de Lincoln; mais postérieur de peu : car les vers 9-10 ne sauraient s'adresser qu’à un digni- taire nouvellement promu *.

3. Les dernières années de Geoffroy de Monmouth.

_—

Avec la Vita Merlin: s'arrête ce que nous pouvons saisir de l'activité littéraire de Geoffroy de Monmouth *. Mais la carrière de l’auteur dans le monde ne s'acheva pas avec la publication de ce dernier ouvrage *. Peut-être grâce à la protection de

1. Voir la Chronique Anglo-Saronne, les Gesta Stephani, le Chronicon de Tho- mas Wykes et le témoignage de plusieurs autres auteurs.

2. M. Ferdinand Lot, pour qui l'attribution de la Vita Merlini à Geoffroy n'est pas douteuse, a également placé la composition de l'œuvre en1148-1149. Voir Ro- mania, t. XXVII, 1898, p. 28, n. 3,et Annales de Bretagne, avril 1900.

3. Les autres écrits qu'on lui a parfois attribués ne sont pas de lui : telle une rédaction en vers de l'Historia requm Brilanniae, telle une Vie de saint Teliau.

4. Était-il à ce moment-là pourvu de quelque charge dans l'église de Llandaf ? C'est ce qu'indique le Gwentian Brul (voir ci-dessus, p. 3). Le cartulaire du mo- nastère de Gloucester (Collection du Maître des rôles), t. 11, p. 55, fournit de son côté le document suivant, daté le 1146 : « M., Dei gratia Landavensis episcopus, omnibus parochianis.., benedictionem.... Testibus Abraham, capelilano episcopi, Ürbano sacerdote, Galfrido sacerdote, nepote episcopi, et magistro Johanne... apud Bassalech, et teste tota synodo apud Landaviam, anno ab Incarnatione Domini millesimo centesimo quadragesimo sexto ». Cette copie contient au moins une erreur : elle donne la lettre AZ comme l'initiale du nom de l'évêque de Llandaf, lequel, en 1146, était Uchtryd. Le témoin « Galfridus sacerdos, nepos

LA FIN DE SA CARRIÈRE 37

Robert de Chesney, il fut appelé, sur la fin de sa vie, à l'éve- ché de Suint-Asaph et l’événement a été consigné dans les registres de l'église cathédrale de Cantorbéry :

Anno ab Incarnatione Domini MGLI, Theobaldus, Cant. archiepis- copus et lotius Angliae primas... VIT Cal. Martii sacravit Galfridum, electum ecclesiae sancti Asaph, in episcopum, apud Lambretham, ac- cepto prius per eumdem secundum consuetudinem scripto de subjec- tione et obedienlia sibi exhibenda professione, praesentibus et com- ministrantibus sibi suffraganeis, Willelmo, Norwicensi episcopo, et Waltero Roffensi. Ordinavit aulem ad presbylerum eumdem prae- cedenti sabbato, i. e. XV Cal. Martii, apud Westmonasterium !.

Le document est sûr. Mais il n'en faut pas moins rectifier la date qu'il fournit. Ce n'est pas en 1151 que Geoffroy fut consa- cré, mais en 1152. Une charte de Robert de Chesney datée de 1151 et signée par Geoffroy avec le titre d’élu de Saint-Asaph prouve que l'année 1151 fut celle de l'élection *. La consécra- tion, comine l'indique Robert de Torigny *, eut lieu en 1452 *.

episcopi » était-il Geoffroy de Monmouth ? On serait tenté de le croire, étant donné le témoignage du Gwentian Brut, qui fait de Geotfroy le neveu d'Uchtryd et qui le fait résider à Llandaf, comme archidiacre de Saint-Teliau. Mais Geoffroy, à cette date, ne devait pas avoir encore recu l'ordination sacerdotale, puisque, d'après un document de Cantorbéry qu'on lira ci-dessus, en tête de page, cette cérémonie n'eut lieu que le 13 février 1152. Il ne parait pas impos- sible que le mot sacerdotle soit ici une faute de transcription, attirée par le sacerdote précédent, qui était accolé au nom d'Urbanus.

1. Wharton, De episcopis Assaviensibus, p. 305.

2. Voir H. E. Salter, article cilé, 7: « Mag. Gaufridus, electus Sancti Asa- phi, Hugo Leicestriae archidiaconus, Rob. Oxinefordie archidiaconus, Rob. de Cadomo, Ric. Dameri, Rob. de Monumuta, canonici. » Dans une charte la mème année, et antérieure (n° 6 de Salter), Gaufridus a signé en qualité d'epis- .copus. Mais la charte 7 prouve qu'à cette date il n'était encore qu'electus.

3. Chronique : « Ann. 1152. Gaufridus Arturus, qui transtulerat historiam de regibus Britonum de britannico in latinuun, fit episcopus Sancti Asaph in Nor- gualiis. » Les Annales de Waverley (éd. H. R. Luard, dans la Collection du Maitre des rôles) ne font ici que reproduire la Chronique de Robert. Le Gwen- tian Brut (voir ci-dessus, p. 3) semble aussi rapporter à l'année {1152 l'élévation de Geoffroy à l’épiscopat.

4. 1! n'y a pas à tenir compte du témoignage isolé de Gervais, qui place l'évé- nement en 1160 {dans les His{oriae anglicanae scriptores, p. p. Twysden, col. 1397): « Anno 1150. Septimo Kal. Mart. sacravit Theobaldus Cantuariensis archie- piscopus apud Lambeth Galfridum, electum Sancti Asaph ». Le témoignage de Mathieu Paris, Chronica majora (éd. H. R. Luard, dans la Collection du Maitre des Rôles}, 11, 188, est indécis : « Eodem anno [1151] Gaufridus Arthurus factus est episcopus Sancti Asaphi in Norwallia ».

38 GEOFFROY DE MONMOUTH

Contre le témoignage du registre de Cantorbéry, de prime abord intimidant, Wharton a dès longtemps fait valoir que le 7 des calendes de mars, dont parle ce texte, n'est pas tombé un dimanche en 1151, mais bien en 1152; et il lui a opposé une autorité irrécusable : le rôle des professions conservé dans les archives de l'église de Cantorbéry *, au verso duquel on lit que Geoffroy a été ordonné prêtre par Théobald à Westminster le 145 des calendes de mars 1152 et consacré évêque à Lambeth le 7 des calendes de mars de la même année.

Selon le Gwentian Brut, Geoffroy n'aurait pas pris effective- ment possession de son évêché : on ignore si le fait est exact et, à supposer quil le soit, de quelle façon il doit être expliqué.

En tout cas, Geolfroy figure comme témoin, avec son titre d'évèque, dans l'accord passé entre Étienne et le jeune Henri le 46 novembre 1153, et selon lequel le roi reconnaissait le duc pour son successeur *.

Le Brut y Tywysogion dit qu il mourut à Llandaf en 1154. Il aurait été enseveli dans l'église.

1. Ouvrage cilé, p. 305.

2. C'est, actuellement, le ms. C 117.

3. Voir la charte dans le Chronicon de 3. Bromton (Historiae anglicanae scrip- tores p. p. Twysden, col. 1033).

A. LES PROPHÉTIES DE MERLIN

Geoffroy de Monmouth a débuté dans la littérature par la publication des Prophéties de Merlin : qu'était-ce que cet ouvrage ?

Occupé à la composition de son Historia regum Britanniae et n'en étant pas encore arrivé à la moitié, Geoffroy (c'est lui- même qui l'a écrit) avait été amené à s'interrompre pour don- ner, toute affaire cessante, son livret des Prophéties. Il y avait été poussé par les personnes de son entourage et particulière. ment par l'évèque Alexandre, dont la curiosité avait été piquée par le bruit qui se faisait autour du nom de Merlin.

Nondum autem ad hunc locum historiae perveneram, cum, de Merlino divulgato rumore, compellebant me undique contempora- nei ? mei ipsius prophetias edere, maxime autem Alexander Lincol- niensis episCopus.

De Merlino divulgato rumore, « le bruit qui se faisait autour du nom de Merlin » : on se demande quel était ce bruit. S'agis- sait-il de contes qui circulaient et dans l'invention desquels Geoffroy n'avait été pour rien? S'agissait-il, au contraire, du dessein que Geoffroy aurait annoncé de publier certaines pro- phéties de Merlin et dont la nouvelle aurait commencé à courir?

La première hypothèse semble, à première vue, la meilleure, si l’on se réfère à certaines déclarations de Geoffroy, qui a écrit, à plusieurs reprises, que son livret n'était qu'une tra- duction. « L'amour de volre Grandeur, disait-il à Alexandre dans son épitre dédicatoire, me pousse à traduire les Prophéties de Merlin du breton en latin. J'ai traduit pour vous un lan-

4. Chap. 109. 2. Au sens de « compagnons ». Cf., à la fin de l'ouvrage, le chapitre 208.

40 GEOFFROY DE MONMOUTH

gage qui vous élait inconnu. » Un peu plus tard, incorporant ces prophéties à l’Historia regum Britanniae, il répétait, s'adressant à ses lecteurs : « J'ai traduit les Prophéties. » Et plus tard encore, alors que s'étaient écoulées quelque dix ou douze années, il a, dans une édition nouvelle de l’Historia, intro- duit cette indicalion, plus précise que les précédentes : « Je rends en latin ce que Merlin 8 chanté si agréablement en vers bretons. » | | Témoignage formel. Faut-il ajouter : témoignage décisif?

* +

Une opinion largement accréditée veut que les affirmations de Geoffroy méritent créance et que les Prophéties de Merlin aient été réellement traduites du breton. Pourtant, c'est un fait que la litiérature bretonne ne contient, antérieurement à 1135, ‘aucun texte connu des Prophéties de Merlin ; et c'est égale- ment un fait qu'aucun auleur n'atteste l'existence, antérieure- ment à celte date, d'aucun ouvrage de ce genre. Ni Giraud de Cambrie, ni Guillaume de Newburg n'ont rien écrit à ce sujet qui ne se laisse ramener à la simple constatation de l'immense succès remporté par Geoffroy. Et si tel ou tel, un Jean de Cornouailles ou un Geoffroy de Viterbe, s'écartent parfois, en trailant les mêmes sujets que Geoffroy, de ce qu'on lit dans son texte, ce n'est nullement la preuve d'un recours à une tradition antérieure, recueillie indépendamment par Geoffroy et par eux : c'est seulement le signe que, dès 1170 ou 1180, le texte de Geoffroy avait déjà beaucoup couru et avait provoqué de nouveaux auteurs à de nouvelles inventions ".

Point de Merlin prophète avant 1135; et Merlin prophète semble bien avoir été une invention de Geoffroy, qui en avait puisé l'idée première dans l'Historia Britonum anonyme. C'est dans cet ouvrage que Geoffroy avait rencontré le personnage

4. Guillaume de Newburg. Hisloria regum anglicarum; Giraud de Cambrie, Itinerarium Cambriae, 1, 5 et Il, 8; Godefroy de Viterbe, Pantheon, XVII ! De Anglisel Saronibus); Jean de Cornouailles, traduction des prophéties d'Ambroise Merlin, dédiée à Robert de Warelvast, évèque d'Exeter, et publiée par C. Greith, Spicileqium valicanum, p. 99 ss.

LES & PROPHÉTIES DE MERLIN ». | 2 |

d'AÂmbrosius. qui savait non seulement expliquer les phéno- mènes les plus mystérieux, mais aussi les interpréter comme des présages de l'avenir, et qui, dans le combat des deux dra- gons découverts sous terre, avait reconnu l'image préfigurée des longues luttes du peuple breton et du peuple saxon. Et, tout de même que dans l'Historia Britonum, c'est, dans le livret de Geoffroy, l'épisode de la Tour de Guorthigirn qui a fourni à la prophélie d'Ambrosius son point de départ. Aussi faut-il tenir que, même sous leur forme la plus ancienne, même quand elles se présentaient encore sous la forme d’un ouvrage indé- pendant, les Prophéties de Merlin, amorcées par le prodige de la tour, étaient déjà inséparables de la légende de Guorthigirn : elles étaient d'avance partie intégrante de l'Historia regum Brilanniae et en représentaient un épisode constitutif qui ne pouvait en être détaché que provisoirement, comme une espèce d'échantillon. Sans l’histoire des deux dragons symboliques interprétée, dans F’Historia Britonum anonyme, par Ambrosius, nous n'aurions point eu les Prophéties d’Ambrosius Merlinus, qui n’en sont que le couronnement et la fleur.

Îl'est vrai que l'Historia Britonum n'explique pas tout et qu il ne suffit pas, non plus, pour expliquer ce qu’elle n’explique pas, d'invoquer la faculté imaginative de Geoffroy, si grande que celle-ci ait été en fait. Un point, en effet, altire l’attention et, à lui seul, crée tout un problème : c'est que Geoffroy, au lieu de s'en tenir au nom d’Ambrosius qui lui était offert par l'Historia Britonum, a complété ce nom par celui de Merlinus, en sorte que son devin est devenu Ambrosius Merlinus. Or, la simple fantaisie ne peul pas être considérée comme l’origine de cetle addition. Si Geolfroy a parlé de Merlinus, c'est pour Une raison qui ne saurait tenir à son seul ds Il faut que le nom lui soit venu du dehors.

Mais comment ? | La thèse ordinaire esl que le nom de Merlinus répondrait au 10m gallois de Myrddin ; et l'on a ici beau jeu à invoquer les Paroles mêmes de Geoffroy, qui a écrit que le lieu les mes- Sagers de Vortegirn découvrirent le jeune Ambrosius Merlinus

42 GEOFFROY DE MONMOUTH

s'appela, par la suite, Kaermerdin (c'est-à-dire Carmarthen) et, cela va sans dire, à cause de Merlin. Quant à savoir pourquoi Geoffroy n'aurait pas latinisé le gallois Myrddin en la forme attendue Merdinus, ç'aurait été, Gaston Paris l'a indiqué ?, pour éviter une déplaisante homophonie. Merlinus n'en serait pas moins Myrddin, et Myrddin serait un barde du vi‘ siècle, ‘dont la littérature a longtemps gardé le souvenir. Ainsi l’idée du personnage de Merlinus, de Merlin, sinon la forme même de son nom, proviendrait de la tradition galloise.

Mais cette explicalion ne vaut que dans la mesure est assurée l'existence du barde Myrddin ou du moins l'existence, antérieurement à Geoffroy, de tradilions relatives à ce barde. Or, pour prouver l’historicité du personnage ou l'ancienneté de sa légende, ce ne sont pas, je pense, ses prétendues œuvres qu'on alléguera. Déjà en 1883 Gaston Paris écrivait * : « On trouve dans divers manuscrits gallois, dont les plus anciens paraissent remonter à la fin du xu° siècle, des œuvres de bardes qui sont censés avoir vécu au vi‘, nolamment de Taliesin, Aneurin, Llyward Hen, et Myrrdhin. On sait que depuis la première publication de ces œuvres une discussion s'est ouverte sur leur authenticité. Quand on a lu tout ce qui a été écrit là- dessus, notamment (sans parler de la Vindication de Sharon Turner, qu’on cite sans se lasser, et qui ne prouve rien) les dis- sertations de Stephens et de M. Skene, on est à peu près aussi avancé qu avant : l'un retranche ceci, l’autre cela, mais tout le monde est d'accord aujourd'hui pour reconnaître que, s’il y a dans cet immense fatras quelque chose d’authentique, il y a une masse énorme d'interpolations et de falsifications. Je suis très porté, pour ma part, à croire quil n'y a rien d'authentique du tout... » Ces lignes conservent aujourd’hui encore toute

4. Historia regum Britanniae, chap. 106.

2. Romania, t. XIL1, 1883, p. 376.

3. Ibidem, p. 315.

4. Les travaux auxquels G. Paris faisait ici allusion sont ceux de Sharon Turner, À vindicalion of Lhe genuineness of the ancient British Poems of Aneurin, Taliesin, etc., 1803; Th. Stephens, The Lilerature of the Kymry. 1849; W.F. Skene, The four ancient Books of Wules, 1368; A. de La Borderie, Les véritables

LES « PROPHÉTIES DE MERLIN » 43

leur force. Il n’y a pas la moindre preuve que nous possédions le moindre vers de Myrddin. M. Ferdinand Lot l'a bien montré !: Je Dialoque de Merlin et d'Yscolan, dont le manuscrit le plus ancien ne donne même pas le nom de Myrddin, les Pommiers (Avallenau), qui ne sauraient être antérieurs à 1150, les Pourceaux (Hoianau), imitation des Pommiers, les Fouis- sements (Gorddodan) et les Bouleaux, imitations des Pommiers et des Pourceaux, le Dialoque de Merlin et de sa sœur (Cyvoesi), postérieur à l’année 1171, les Chants diffus de Merlin (Gwas- gargerdd Yrddin), écrits entre 1164 et 1188, sont autant de fabrications tardives, qui ont toutes exploité Geoffroy de Mon- mouth. Et certains peuvent bien encore maintenir que le Dia- logque de Myrddin et de Taliesin est l'indice d'une tradition préexistante * : je m'en tiens, avec M. Ferdinand Lot, à la cons- tatation que cet écrit, ni par la langue ni par la poétique, ne saurait être antérieur au xu° siècle et qu'il n’y a& pas de raison de le faire remonter plus haul que l'époque à laquelle appartient la partie ancienne du Livre de Carmarthen il figure et qui a été crite entre 1148 et 1160.

Dira-t-on qu'à défaut de poèmes anciens, les rapports des écrits de Geoffroy, Prophéties de Merlin et Vie de Merlin, avec les poèmes merlinesques de la littérature galloise attestent l'existence d’une tradition antérieure aux uns et aux autres et qui en aurait été la source commune? Je réserve la question de la Vita Merlin, sur laquelle je reviendrai le moment venu. Pour les Prophéties, nulle nécessité ne commande de les rat- tacher à des œuvres préexistantes. Le seul argument d'appa- rence un peu solide qu’on puisse invoquer en faveur de cette thèse est que les poètes gallois fournissent du nom de Merlin une forme Myrddin, qui est peut-être la forme authentique et qu'ils n'auraient pas pu découvrir si leur unique informateur avait été Geoffroy. Mais qu'on regarde les choses de près :

prophélies de Merlin, 1883. 11 dédaignait, naturellement, de parler des Poèmes des bardes bretons du vie siècle, ouvrage publié en 1850 par Th. de la Villemarqué. 1. Études sur Merlin, IL. 2. Voir J. D. Bruce, The Evolution of Arthurian Romance, I, 130.

[AA GEOFFROY DE MONMOUTH

l’équivalence des noms de Merlin et de Myrddin, n'était-ce pas Geoffroy qui l'enseignait, quand il écrivait que la ville de Kaermerdin, c’est-à-dire Kaermyrddin, s'était appelée ainsi du nom de Merlin ?

Point de Myrddin avant Geoffroy, c’est la conclusion qui s'impose, mais une conclusion qui ramène à la question ini- tiale : d'où Geoffroy a-t-il tiré le nom de Merlin?

- Le simple appel de la toponymie pourrait, à la rigueur, expliquer l’origine de cette désignation. Je montrerai bientôt comment Geoffroy, dans la première partie de son Historia requm Britanniae, s'est ingénié à extraire des noms de lieux les noms de certains personnages auxquels il a fabriqué toute une histoire : c'est ainsi que les noms de la Loegrie, de la Cambrie et de l’Albanie ont suscité les romans de Locrin, de Camber et d'Albanact; que les noms de l’Humber et de la Severn ont suscité ceux du roi Humber et de la princesse Habren; que les noms de Caerebrauc, de Caerleil et de Bath

. ont suscité ceux des rois Ebrauc, Leir et Bladud. D'autre

part, l’Historia Britonum ‘anonyme apprenait à Geoffroy que les messagers de Guorthigirn avaient découvert Ambroise dans le « campus Elléti », en Gleguissig, c'est-à-dire en Démétie. Ses goûts l'invitaient à recueillir cette indication _et à faire apparaître dans la toponymie de la province un ‘souvenir de la légende. Une ville connue s'offrait à son attention, celle de Kaermyrddin : il lui en coûtait peu d'y rattacher l'épisode de la découverte d'Ambroise et d'ajouter en conséquence au nom d'Ambroise le surnom de Mer- lin, lalinisé approximativement, mais décemment, en Mer- linus.

Cependant, je crois plus probable que l'utilisation des don- nées toponymiques a été ici favorisée par l'existence du nom même de Merlin, connu de Geoffroy sous cette forme, et non . point inventé, mais recueilli par lui dans une certaine tradition. Beaucoup ont cru, à tort, que l'exemple le plus ancien du nom de Merlin se trouvait dans le texte de Geoffroy. Au cours de recherches préparatoires à une édition de la Storia di Merlino

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de Paolino Picri ‘, M. Ireneo Sanesi a découvert dans les archi- ves communales de Pistoia, en Italie, un acte de donation daté de mai 1128, apparaît le nom d’un certain Merlinus, époux défunt de l'une des trois personnes donatrices. Admettons que ce Merlin soit mort précisément en l’année 1128 et que cet homme marié n'ait pas vécu plus de 20 ans (ce quiest rajeunir les dates autant qu'il se peut) : il reste qu'il avait porlé son nom, que son nom avait été porté dès les toutes premières années du xn° siècle. Qu'était-ce alors que ce nom? On en peut disputer. M. Sanesi voulait que ce fût déjà le Merlin de la légende bretonne : M. Pio Rajna lui a objecté qu'on pouvait avoir affaire ‘à un diminutif de Merlo. Mais même en cette dernière hypo- thèse, qui est de beaucoup la plus vraisemblable, il est notable ‘que, dès les environs de l’année 4400, l'onomastique italienne ait connu le nom de Merlin. .

Je ne saurais affirmer qu’on en puisse dire autant de l’ono- mastique française. Mais l'affirmation contraire serait égale- ment aventurée. Un petit poème du xmm° siècle, le Dit de Merlin Merlot, représente Merlin comme une sorte de génie des bois. La pièce est relativement récente; mais le personnage qu’elle met en scène, celle espèce de silvain, si différent du type que peignent les romans français du cycle arthurien, répordait peut-être à quelque superstition ancienne, indépendante des traditions proprement bretonnes. Simple conjecture, assuré-

_ 1. L'ouvrage a été publié dans la Bibliotheca storica della letleratura italiana: III. Le texte concernant Merlin provient des Archives communales de Pistoia, ‘Badia a Taona : « In Christi nomine,anno ab Incarnatione ejus millesimo CXX VIH, in mense Madii, indictione VI. Christo auctore, nos quidem in Dei nomine Tedaldus, filius quondam Marchesi, et Adalina jugalis, per consensum viri sui, let Gadia, uxor quondam Merlini, per consensum predicti Tebaldi, bono animo et bona voluntate placet atque convenit nobis ut per hanc cartam offertionis a presenti die offerimus tradimus pro remedio et in luminaria anime nostre el de ‘quondam otimi Merlini defunti nostri in ecclesia et monasterio Sancti Salvatoris, qui est constructum in loco fontana Taoni, unde domnus Joannes abbas atque Tedericus prior rectores esse videntur, tandem ad abenduw, tenendum, et in per- petuun ad jura propria possidendum, id est una petia de terra vineata, que est posita in loco portule prope colle cum introitu et exitu suo... » J'ai reproduit le texte, à la ponctuation prés, sus la forme même l'a im- primé M. Sanesi. On remarquera que quelques corrections s'imposeraient.

46 GEOFFROY DE MONMOUTH

ment, mais qui n'est pas dépourvue de tout appui, comme on va le voir.

Dans un passage très connu de son ltinerarium Kambriae *, Giraud de Cambrie a fait, vers 1180, la remarque qu’il avait ‘existé deux Merlins : l'un qui se nommait aussi Ambroise, qui avait prophétisé au temps de Guorthigirn et qui, d’un ‘incube, avait été découvert à Kaermerddyn; l'autre, originaire d'Albanie, qui se surnommait soit Celidonius, parce qu'il avait ‘prophétisé dans la forèt de Célidonie, soit Silvester, parce que, placé entre deux armées aux prises et apercevant un monstre ‘horrible dans les airs, il s'élait enfui dans les bois et y avait vécu jusqu'à sa mort: ce second Merlin avait vécu au temps d'Arthur et avait prophélisé beaucoup plus clairement que le précédent. On peut se demander si, pour écrire ces lignes, Giraud ne s’est pas simplement appuyé sur l'existence de deux ouvra- ges distincts : le livre des Prophélies d'Ambroise Merlin, dont il n'ignorait pas que Geoffroy de Monmouth fût l’auteur, et la Vita Merlini, qu'il ne savait peut-être pas à qui attribuer. Bien que la Vita Merlini donne expressément Merlin, qualifié de Silvester, comme le mème qu'Ambroise Merlin (puis- qu'elle fait une allusion parfaitement claire aux prophé- ties antérieures du même personnage devant Vortegirn ?, il n'est pas impossible que Giraud, s'en tenant à une lecture super- ficielle, ne se soit pas aperçu de cette identité. Mais il n'est pas impossible, non plus, que sa distinction de deux Merlins ait répondu à certaines informations qu'il possédait par ailleurs et qu’il a utilisées à sa façon.

La première de ces deux suppositions revient à dire que Giraud aurait commis une méprise et que son renseignement n'aurait pas d'autre valeur que celle d'une interprétation toute personnelle, arbitraire et injuslifiée. Cependant, il est très digne de remarque que, sensiblement avant lui, un autre auteur, qui écrivait sur le continent, avait établi la même distinction que lui entre deux Merlins. C'élait Robert de Torigny, qui,

4

4. 11,8. 2, Vers 681.

LES « PROPHÉTIES DE MERLIN » 47

dans son catalogue des livres de l’abbaye du Bec !, avait rédigé celte note, relative à l'Historia regum Britanniae de Geoffroy

de Monmouth :

Item historiarum de regibus Majoris Britanniae usque ad adventum Anglorum in insulam libri XII, in quorum septimo confinentur pro- phetiae Mellini, non Silvestris, sed alterius, id est Merlini Ambrosii.

On ignore à quelle date au juste le catalogue de Robert a été dressé. Ce n'a pu être assurément plus tard que l'année 1154, date Robert fut appelé à l'abbaye du Mont Saint-Michel. “Mais il se peut que ç'aitété sensiblement plus tôt. La même no- tice qui figure dans le catalogue se rencontre également, rédigée dans les mêmes termes, en lète du manuscrit de Leyde, qui se trouvait au Bec en 1139, et d'où elle a été transcrite. Il esttrès admissible que le bibliothécaire Robert de Torigny, homme soigneux et diligent, ait rédigé les tables des manuscrits de l’ab- baye à mesure que ceux-ci venaient en sa possession ; el en ce cas, sa notice relative aux prophéties de Merlin remonterait au moins à l’année 1139. Ainsi, dès 1139 peut-être, assurément avant 1154, Robert de Torigny connaissait un Merlin Silvestre qu'il distinguait de Merlin Ambroise. En l'impossibilité de décider si la remarque de Robert est antérieure ou postérieure à l’année 1148, date parut la Vita Merlini, imaginera-t-on que sa distinction entre deux Merlins doive s'expliquer par la double existence du Livre des Prophéties de Merlin et de la Vita Merlini? Ce serait supposer qu'il a commis la même dis- traction exactement que Giraud de Cambrie et qu'il ne s'est ‘pas aperçu, lui non plus, que le Merlin des deux ouvrages était le même Merlin : rencontre étrange. D'autre part, il ne parait pas que Robert ait connu la Vita Merlin: et quand, dans sa Chronique, il a mentionné l'élection de Geoffroy au siège de Saint Asaph, il s'est borné à rappeler que le nouvel élu était l’auteur de l'Historia requm Britanniae, sans faire la moindre allusion à la Vita Merlini, qui en eût pourtant valu la peine.

4. Voir ci-dessus, p. 21.

48 GEOFFROY DE MONMOUTH

L'hypothèse naît donc naturellement qu'une tradition existait, qui fournissait le nom de Merlin des Bois et qui n'était pas particulière aux Gallois. Peut-être était-elle d'origine conti- nentale et l'on ne saurait s'étonner que Geoffroy ait pu la recueillir en Gaule, alors que d’autres légendes, comme celle de Tombelaine, localisées en cette même contrée, élaient parvenues à sa connaissance. Au reste, dès la première pein- ture qu’il en _a faite, dès l'Historia regum Britanniae, Geoffroy semble avoir eu dans l'idée que son Merlin était un familier des bois; et quand, dans cet ouvrage, le roi Aurèle envoie quérir Merlin par ses messagers, c’est dans un coin de forèt mystérieux que ceux-ci le découvrent, près de la fontaine de Galabes, il avait coutume de fréquenter. On peut donc sup- poser que, si Geoffroy a complété le nom d'Ambroise par celui de Merlin, c'était en ulilisant une donnée dont il n'était pas l'inventeur. Or, du nom de Merlin on passait assez commo- dément à celui de Kacrmyrddin, que fournissait la toponymie de la Démétie ; et c'est ainsi que le Myrddin dont le nom sem- blait inclus dans celui d’une ville aurait été promu à la dignité de prophète.

On pensera, de tout cela, ce qu’on voudra. Mais, que Geoffroy soit parti de Myrddin pour aboutir à Merlin ou quil ait fait le chemin en sens inverse, il n'est pas douteux que le person- nage de Myrddin est entré dans la légende parce que le nom de Myrddin existait dans la toponymie galloise et l’on peut tenir pour assuré que ce personnage a été lancé par Geoffroy ‘. En sorte que la tradition galloise non seulement n’a pas fourni à cet auteur de prophéties faites par Merlin, mais ne lui à même pas révélé le nom du personnage.

4. Ma conclusion rejoint ainsi celle d'Arbois de Jubainville qui a soutenu (Revue historique, t. V, 1368, p. 559 ss.) que le nom de Myrddhin n'avait pas été originairemwent un noi d'howme, mais bien un nom de ville.

On notera, du reste, qu'en assignant à son Ambroise un surnom, celui de Merlin, Geoffroy a été sans doute inspiré du désir de distinguer cet Ambroise de l'Ambroise Aurèle de Gildas, avec lequel, selon l'His/oria Britonum anonyme,

il ne faisait qu'un.

. LES © PROPHÉTIES DE MERLIN » 49

* » ss

Même en admettant que Geoffroy n'ait pas inventé le nom de Merlin, il n’en est pas moins vrai que les prophéties qu'il a rédigées, loin d’avoir été traduites dn gallois, procèdent en réalité de traditions toutes différentes, auxquelles avaient donné naissance à la fois la littérature biblique et les superstitions païennes relatives aux sibylles. Du double courant issu de cette double source s'élaient formés de bonne heure les fameux huit livres d'oracles sibyllins en vers grecs qui annonçaient l’éta- blissement de la religion chrétienne ‘. Mais cet écrit fabriqué au siècle et qui prophétisait le triomphe d'une cause presque victorieuse ne pouvait pas prétendre à un succès durable. Ce qui était de nature à passionner les curiosités, c'était l'avenir ; et quand l'Occident se mit à l'école de l'Orient, ce qu'il lui demanda, ce fut moins le tableau d’une réalité déjà présente, que le mélange des promesses et des menaces de l’ordre futur auquel le monde devait finalement aboutir. Un point entre tous occupait les esprits : c’étail la grande question du Jugement dernier, la question du temps la venue de l'Antéchrist, annoncée par l'Apocalypse de Jean, marquerait les jours ulti- mes de l'univers créé. Chez les Latins, Lactance ?, au début du 1v° siècle, avait traité ce sujet en s'appuyant sur les livres sibyllins. Saint Augustin, de son côté, lui avait consacré tout un livre de sa Cité de Dieu * et, dans un autre passage de la même œuvre, avait recueilli les méchants vers latins un inconnu avait traduit les prophéties de la sibylle Érythrée concernant les signes précurseurs du Jugement *. Cette courte pièce de 27 vers multiple se retrouve la vertu du nombre élémentaire 3 est celle qui commence par les mots

Judicii signum, tlellus sudore madescet…

et a connu au moyen âge une immense célébrité : elle a été

. Publiés par Alexandre, Oracula Sibyllina. . Divinae inslilutiones, VII, 20.

. Le livre XX.

. De civilale Dei, XVIII, 23.

de © 19

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copiée dans une foule de manuscrits et c’est elle qui a servi de base aux divers petits traités des Quinze signes du Juge- ment qui ont commencé à se répandre à partir du x siècle *. Tandis que se manifestait ce souci des destinées communes du monde humain, certains intérêts plus particuliers et d’un ordre plus étroitement terrestre se sont également fait jour dans la littérature sibylline : je veux dire des intérêts politiques. La sibylle de Cumes, guidant Énée dans les enfers, lui avait révélé les destinées de l’empire romain. Plus tard, les empe- reurs byzantins se passionnèrent pour les prophéties qui avaient trait à leur dominalion et qui prenaient appui à la fois sur les apocalypses apocryphes de Daniel * et sur les écrits sibyllins. Liutprand ‘, envoyé en ambassade à Constantinople en l'an- née 968, connut ces livres de prédictions, qui contenaient les années de règne de chaque empereur et les principaux événe- ments de chaque règne, et qui disaient si l’on aurait la paix ou la guerre, si l’état des affaires des Sarrasins serait bon ou mau- vais. Un évèque du nom d'Hippolyte avait composé un recueil de prédictions de cette sorte qui concernait en particulier le royaume lombard et qui devait intéresser directement Otton le Grand, au nom et pour le service duquel Liutprand s'était rendu à Constantinople auprès de l'empereur Phocas ; et l'em- pereur Léon le Sage (886-911) n'avait pas dédaigné de com- poser lui-même le texte de seize fameuses Prédictions. Les seules prophéties politiques qui, en Occident et anté- rieurement à 4135, se présentent sous la forme d’une série con-

4. Rien qu'à la Bibliothèque nationale : mass. lat. 181 (fo 187), 3359 (fo 1), 8865 (fe 76}, 8069 (fo 126), 8093 (fo 36), 13091 (F° 83), etc. Il faut ajouter à ces textes les traductions en langue vulgaire et aussi certains renouvellements du genre de la pièce Judicio tellus sudabil maesta propinquo publiée par Moritz Haupt, Opuscula, t. 1, p. 289, d'après un manuscrit de la Bibliothèque de la ville de Leipzig (Rep. I, 74). |

2. Voir G. Noôlle, Die Legende von den fiinfiehn Zeichen von dem Jüngstlen Gerichte (Beilräge de Paul et Braune, t. VI, 1839, p. 413. Cf., pour le xie siècle, H.E. Sandison, Quindecim signa ante judicium (Archiv für das Studium der neueren Sprachen und Lileraluren, t. CXXIV, 1910, p. 73).

3. Fréd. Macler, Les apocalypses apocryphes de Daniel ithèse de la Faculté de théologie protestante, 1895).

4. Legalio, 40.

LES ( PROPHÉTIES DE MERLIN » 51

tinue sont peut-être celles de Saint-Berchan, écrites, semble-t:il, en 1094-1097 relativement aux rois d'Irlande et, plus certai- nement, les prophéties de la sibylle de Tibur, les noms des princes annoncés sont indiqués par des initiales-devinettes et qui, développées au cours des temps en des rédactions diverses, ont été composées pour la première fois en Italie au temps de Conrad II {+ 1039) *. Mais les faits ne manquent pas qui mon- trent, dès l’époque mérovingienne, la curiosité des maîtres du siècle pour les prédiclions qui prétendaient les renseigner sur leur avenir politique. Le pseudo-Frédégaire *, s'inspirant de la vision de Daniel {chap. 7), raconte que, la première nuit de son mariage avec Basina, le roi Childéric, s’étant trois fois levé à la demande de son épouse, avait successivement aperçu dans les ténèbres, devant son palais, d'abord un lion, une licorne et un léopard, puis des ours et des loups, puis un chien et des bètes de petite taille; et la reine avait expliqué au roi que cette vision était l’annonce de la descendance qu’ils devaient mettre au monde, à commencer par Chlodovée. En un autre endroit *, le même auteur raconte encore que les meurtres dont la cruauté de Brunehilde ensanglanta le palais de Sigebert n'étaient que la réalisation de la prophétie sibylline qui disait : « Veniens Bruna de partibus Spaniae, ante cujus conspectum multae gentes peribunt ». Plus tard, dans la seconde moitié du siècle, Adson ‘, dans son Libellus de Antechristo, mèle aux traditions bibliques et sibyllines un trait relatif aux rois Francs, en la personne desquels devait se maintenir la dignité de l'empire romain.

En Angleterre, le texte du De excidio et conquestu Britanniae de Gildas, conservé dans des manuscrits ‘qui remontent au x1° siècle, rapporte la prophétie répandue, parait-il, parmi les Saxons et selon laquelle ce peuple devait pendant 300 ans occu-

1. Publiées par W. F.Skene, Chronicles of the Picts, etc., pièce IX (p. 73 ss. ; cf. p. xxxIv). 2. Publiées par Sackur, Sibyllinische Texte und Forschungen, p. 11158. 3. IL, 12. 4. 111, 59. 5. Publié par Sackur, ouvrage cilé, p. 91 ss. e

52 GEOFFROY DE MONMOUTH

per tranquillement la Grande-Bretagne et pendant 150 ans la ravager. Le roi Édouard le Confesseur semble s'être abandonné volontiers à une certaine inspiration prophétique et, la veille de sa mort, il révéla aux siens, dans une grande exaltation d'esprit, la prédiction que lui avaient faite deux moines lors- qu’il était adolescent et selon laquelle une année et un jour après qu'il aurait quitté cette terre son royaume passerait à ses ennemis au milieu des plus affreux désordres. Il ajouta que la rémission des fautes qui auraient attiré cechâtiment ne viendrait que lorsque la cime d’un arbre abattu, après avoir été trans- portée à trois arpents de distance, se placerait d'elle-même sur le tronc amputé et y reverdirait . Les Normands n'étaient pas moins curieux que les autres de tout ce qui avait trait à la con- naissance de l'avenir. L'abbé Serlo n'avait provoqué qu'un grand éclat de rire du roi Guillaume le Roux, quand il avait cru bon de lui rapporter le songe d'un moine de Saint-Picrre de Gloucester, qui avait entendu le Christ répondre à une femme réclamant vengeance du roi : « Patience, tu auras bientôt satisfaction ! » ?. Mais tous n'avaient pas l'insolent scepticisme de ce prince. La reine Mathilde, vers 1077-1078, avait envoyé tout exprès à un anachorète d'Allemagne pour connaître d'avance son destin ; et cet anachorète lui avait rapporté ce songe symbolique qu'il avait eu, d'un pré couvert de fleurs et d’un cheval qui y paissait, interdisant l'accès à tous les autres ani- maux, puis d'une vache qui remplaçait le cheval et de la ruée de toutes sortes d'autres bêtes qui venaient dévaster le pàturage : image de la Normandie, tenue d'abord par Guillaume le Con- quérant, puis menacée par les Français et les Bretons, les Picards et les Angevins *. |

C'est sous l'influence de ces traditions et à l'invitation de ces dispositions superstitieuses que Geoffroy de Monmouth a déve- loppé le thème des prophéties d'Ambroise amorcé dans l'His- toria Britonum et ses élucubrations procèdent à la fois des

1. Vie d’Édouard le Confesseur, écrite entre 1066 et 1074, édition Luard, p. 431. 2. Orderic Vital, XII, 4. 3. Idem, V, 10.

LES « PROPHÉTIES DE MERLIN » 53

écrits bibliques, des livres sibyllins, du De excidio Britanniae de Gildas, ainsi que, peut-être, de certaines données de la litté- rature païenne. ou |

La Bible, il la connaissait bien. Il avait lu Isaïe, Ézéchiel, Daniel et l’Apocalypse de Jean. Quand il a écrit : « Dabitur maxillis ejus frenum », c'était en souvenir de l'expression d'Ézéchiel : « Ponam frenum in maxillis tuis » ‘. Quand il a imaginé un cerf de douze cors, dont quatre porteraient des diadèmes, c'était en souvenir des dix cornes à dix diadèmes de la bête de l’Apocalypse *. Quand il a présagé que les hommes, s’abandonnant à l'ivresse du vin, oublieraient les choses cé- lestes, que les astres s’éteindraient à leurs yeux, que les mois- sons se dessécheraient et que les sources tariraient, c'était en souvenir des traits identiques fournis par Isaïe *. La preuve qu’il connaissait la littérature sibylline est fournie par les pas- Sages il a feint que les rois Hoël et Alain d’Armorique se référaient à ses oracles *. Ce qu'il a dit de la durée du règne des Saxons en Grande-Bretagne a été pris dans les manuscrits de Gildas. Enfin, s'il a inventé que les arbres du « Daneium nemus » se mettraient à parler avec une voix humaine, il n’est pas interdit de se demander s'il n a pas pensé aux chènes de la forèt de Dodone.

Toutefois, il a usé des traditions qui s'offraient à lui avec une extrême liberté et les traductions de ses prédécesseurs n'ont été pour lui que le plateau d’où son imagination s'est élancée. De cette verve prodigue en symboles qui caractérise sa fabrication, de ces lions, ces cerfs, ces sangliers, ces ser- pents, ces loups, ces ours, ces renards, ces ânes, ces taureaux, ces boucs, ces poissons, ces dragons, ces oiseaux, et toutes ces fantastiques transfigurations et métamorphoses.

* » +

La longue prophétie qui est sortie de sa fantaisie se compose

1. 28, 3.

2. 13, 4.

3.28, T(cf. 22, 13; 24, 9 ; 28, 1); 13, 10 ; 15,6, etc. 4, Chap. 160 et 296. |

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de plusicurs parties, qu’il s'est bien gardé de distinguer lui- même, mais dont les différences sautent aux yeux du lecteur et révèlent les procédés de travail de l’auteur.

La première de ces parties estune vaticination selon l'ordre chronologique, qui va des débuts de l'invasion saxonne jusqu’au règne d'Henri [°" et les événements de l’histoire se laissent facilement identifier. Le symbole initial est clair : le dragon rouge, c'est le peuple breton ; le dragon blanc, c'est le peuple saxon. Et si l'on veut s'orienter dans les prédictions qui se déve- loppent à partir de cet endroit, il n’y a qu'à prendre en mains le texte de l'Historia requm Britanniae.

Les montagnes rasées et amenées au niveau des vallées !, les vallées ruisselantes de sang, la religion détruite, les églises renversées : c'est la première défaite du dragon rouge, quand, pour la première fois, les Saxons débarquent en Grande-Bre- tagne (chap. 112, 1. 5-7).

Le pays qui résiste ensuite à la fureur des envahisseurs, le sanglier de Cornouailles qui foule l'étranger à ses pieds, qui soumet à sa domination les iles de l’océan et la terre de Gaule, qui répand la terreur jusqu'à Rome ct dont les exploits courent sur les lèvres du peuple : c'est la revanche des Bretons sous le commandement du roi Arthur. Et les six successeurs du san- glier de Cornouailles, ce sont les deux Constantins*, Aurèle Conan ?, Wortipoir ‘, Malgo * et Caretic® (chap. 119, 1. 8-15).

Le second triomphe du serpent germanique, l’aide que lui apporte le loup aquatique accompagné des forêts d'Afrique, la destruction de la religion, le déplacement des sièges épisco- paux, la dignité de Londres passant à Cantorbéry, le septième évèque d’York visitant l’Armorique, Menevie recevant le pal- lium de la Ville des Légions, l'apôtre de l'Hibernie frappé de

. C'est là, dans la littérature ordinaire, l’un des signes du Jugement dernier. Cf. chap. 119-180.

Cf. chap. 181.

. chap. 182.

Cf. chap. 183.

. Cf. chap. 184.

D Ot à 0 ND [@)

LES « PROPHÉTIES DE MERLIN » 55

mutisme à cause d'un enfant encore dans le sein de sa mère : c'est l'invasion du roi africain Gormond :, c’est la retraite au pays gallois des évêques de Grande-Bretagne *, c’est le trans- fert à Cantorbéry de l'archevêché de Londres *, c'est Samson quittant York pour Dol*, c'est David quittant Llandaf pour Menevie ‘, c'est Gildas qui, prèchant, perd la parole, parce que la mère du futur saint David, enceinte de ce fils, se trouve présente dans l'église ° (chap. 112, 1. 16-21).

La nouvelle période de revers qui s'ouvre pour les Saxons, les sept porte-sceptre qui se succèdent et dont l’un est sanctilié, l'effort des indigènes pour se rétablir sous la conduite d'un cavalier d'airain qui, pendant longtemps, sur son cheval, d'airain comme lui, gardera les portes de Londres, le dragon rouge qui se nuira à lui-même, les terres qui lui se- ront enlevées, l’abandon du sol natal, le saint roi préparant son voyage et rangé parmi les douze bienheureux : c'est la série des sept rois Blederic, Margadud, Cadvan, Cadvallo, Edwin, Osric et Oswald’; c'est le roi Cadvallo, auquel, après sa mort, on élève une statue équestre en bronze sur l’une des portes de Londres * ; ce sont les querelles intestines dont s'épuise le peuple breton * : c'est l’exil sur la terre d'Armori- que ; cest le départ de Cadvalladrus pour Rome, il meurt en odeur de sainteté ‘‘ (chap. 112, 1. 25-37).

4. Cf. chap. 184, 186.

2. Cf. chap. 186.

3. Il n'y a jamais eu d'archevéché à Londres. Mais il entrait dans les desseins patriotiques de Geoffray de feindre, comme il l'a fait dans l'Hisl{oria regum Bri- tanniae, qu'il avait existé à Londres un archevéché breton antérieur à l'arche- vêché saxon de Cantorbéry. Il a ensuite imaginé, pour expliquer l'existence d'un arche véché à Cantorbéry, qu'il y avait été transféré de Londres.

4. Cf. chap. 151.

5. Cf. chap. 119.

6. Le trait n'a pas trouvé place dans l'Historia requm Brilanniae. Mais il était connu et on le trouve rapporté, en particulier, dans la Vie de Saint David (édit. Rees, p. 119-121).

7. Cf. chap. 189-199.

8. Cf. chap. 201.

9. Cf. chap. 203.

10. Cf. chap. 204.

14. Cf. chap. 206.

56 GEOFFROY DE MONMOUTH

Ici s'arrête l'aide que fournit le texte de l'Historia requm Bri- tanniae. Mais, malgré la disparition de ce secours, la prophétie, pour un temps encore, présente un sens relativement clair.

La résurrection du dragon blanc, qui invite la fille de Ger- manie, l’occupalion totale de la Bretagne, le roi d'airain mis à terre : c'est le triomphe final des Saxons (chap. 112, 1. 39-42).

Le terme mis à la domination du monstre, 150 années de ravages, 300 années de règne assuré : c'est la prophétie rap- portée par les manuscrits de Gildas au sujet de l'occupation saxonne (chap. 112, 1. 43 et 143, 1. 1-2).

Le vent du nord qui s'élève, la destruction des sanctuaires, les combats incessants : c'est la lutte avec les envahisseurs danois (chap. 113, 1. 3-6).

La répression des Neustriens. le peuple qui survient dans du bois et dans des tuniques de fer pour châtier les Saxons, la restauration des anciens habitants, la ruine des étrangers, le dragon blanc supprimé, soumis à une servitude perpétuelle et réduit à blesser sa mère de la pointe de ses houes et de ses charrues : c'est la conquête normande, ce sont les Saxons déclarés traîtres, dépossédés par Guillaume I°", cultivant dé- sormais le sol comme hommes du roi et réduits, eux, les pré- tendus fils de la Terre, selon leurs traditions nationales, à vivre du labour (chap. 113, 1. 7-13).

Les deux dragons qui se succèdent, dont l’un périt du jave- lot de la haine et l'autre ne redevient que l’ombre de son nom : c'est le roi Guillaume II le Roux, tué d’une flèche dans la Nouvelle-Forèêt, et c'est Robert Courteheuse, qui, après avoir disputé la couronne à Henri 1‘, finit ses jours en prison (chap. 113, |. 14-15). |

Le lion de justice qui vient ensuite et dont le rugissement fait trembler les tours de la Gaule et les dragons de l’île ; l'or tiré du lis et de l'ortie, l'argent tiré du sabot des bêtes mugis- santes ; les porteurs de coiffures vêlus de vèlements divers et manifestant par le dehors leurs sentiments intérieurs ; les pieds tranchés des bêtes abovyantes, la paix des bêtes féroces, les supplices infligés aux hommes ; les demi-pièces de monnaie

LES ( PROPHÉTIES DE MERLIN D 57

prenant la forme arrondie : c'est l’histoire du roi Henri I°", re- douté en France comme en Angleterre; ce sont ses mesures fis- cales, pesant sur tous ses sujets, bons et mauvais; c'est l'impôt qu'il établit sur la vente des bœufs; c'est la réforme qu'il opéra du vêtement religieux ; c’est la peine de mort réédictée contre ceux qui chassaicnt dans la Forêt royale ; ce sont ses ordon- nances monétaires (chap. 113, 1. 16-22).

A partir de cet endroit, la prophétie entre subitement dans une épaisse obscurité et une nouvelle partie commence, il devient impossible de se reconnaitre.

Entraînés par le mouvement des prédictions antérieures, les commentatedrs anciens de Geoffroy se sont tous imaginé que les événements annoncés maintenant par Ambroise Merlin devaient faire chronologiquement suite aux précédents et se rapporter au règne d Henri [:'. Mais c'était accorder un crédit ingénu au sens prophétique de Geoffroy et de son porte-parole, puisque la prédiction avait été mise sur le parchemin en 1135 au plus tard. Il faut reconnaître, en fuit, que, si Geoffroy a continué, pendant quelque temps encore, à présenter les choses sous la forme d’une succession de règnes,il n’en a pas moins

prophétisé désormais au petit bonheur. = Ces petits du lion transformés en poissons ; cet aigle qui niche sur le mont Aravius; la Vénédotie baignant dans le sang maternel ; la Cornouailles tuant six frères : ce sont peut-être des allusions au naufrage de la Blanche-Nef, au mariage d'Henri I avec Mathilde, fille de Malcolm, roi d'Écosse ?, à ses guerres contre les Gallois *, à la mort des six fils du comte de Cornouailles Frevin * (chap. 113, |. 23-26). Mais tout ce qui suit est profondément obscur. Ces descendants qui essaieront de s'élever et la « faveur des nouveaux » qui triomphe; ce posses-

1. Alain, Gervais de Cantorbéry, Mathieu Paris, Jean Bromton, etc.

2. Sur cet événement, voir Guillaume de Malmesbury, Ges{a regum Anglorum, V, M9 et V, 393.

3. Voir Guillaume de Malmesbury, ibid., V, 401,

&. C'est l'interprétation d'Alain.

5& GEOFFROY DE MONMOUTH

seur qui aura à souffrir de sa bonté jusqu à ce qu’il « se revète de son père » et que, prenant les dents du sanglier, il se mette à parcourir les sommets et à se couvrir d'un casque ; cette révolte de l'Albanic et des contrées voisines ; ce frein qui Jui sera imposé et qui sera fabriqué en Armorique ; cet « aigle de l'accord rompu » qui le détruira et qui se réjouira de sa troisième nichée ; ces petits du lion qui s’éveilleront et chas- seront, non plus dans les bois, mais dans les villes ; ces lan- gues qu'ils couperont aux taureaux et les chaînes dont ils les chargeront ; cette onction du sacre passant du premier au qua- trième, du quatrième au troisième, du troisième au second ; ce sixième prince qui renversera les murailles de l'Irlande et en abattra les bois ; cette unilé qu'il établira et celte tête de lion dont il se couronnera ; cetle restauration des sanctuaires et les pasteurs qu'il établira ; ces deux villes qu'il dotera du pallium et ces monastères qu’il fondera pour des femmes ; ce rang qu'il prendra lui-même parmi les saints : tout cela appa- raîit comme historiquement inintelligible (chap. 114, 1. 1-21).

Le seul point clair, c'est, à partir d'ici, que Geoffroy promet à ses compatriotes la fin de la domination normande et, grâce aux hommes d'Armorique, le rétablissement de l'indépendance bretonne. Le lynx à la vue perçante préparera la ruine de sa propre nation : par lui la Neustrie perdra la Bretagne et l'Ir- lande. Les Bretons reviendront chez eux : le blanc vieillard, sur son blanc cheval, détournera le cours du fleuve Periron et bâtira un moulin sur ses bords. Cadvalladrus appellera Conan et s’adjoindra l'Albanie. Les étrangers seront massacrés ; les fontaines d'Armorique Jjailliront et se couronneront du diadème de Brutus. La Cambrie exultera de joie ; les chènes de Cor- nouailles reverdiront ; l'île reprendra le nom de Bretagne. De Conan sortira le sanglier de guerre qui bouleversera de ses défenses les bois de la Gaule, renversant Îles forts, protégeant les faibles. Il atteindra, dans sa course, jusqu’à l'Espagne ulté- rieure et se fera redouter des Arabes et des Africains. Vien- dra alors le bouc du camp de Venus, aux cornes d'or, à la barbe d'argent, qui obscurcira de son souflle toute la surface de

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LES ( PROPHÉTIES DE MERLIN » 59

l'île. Paix et prospérité; les femmes prendront une démarche de serpent et tout, dans leur attitude, respirera l’orgueil. Les flèches de Cupidon pleuvront. La fontaine d'Amne deviendra sang et deux rois combattront pour la lionne du Qué du Bä- ton’. La débauche s'emparera de tous. Et trois siècles verront s'écouler ces événements, Jusqu'à ce que les rois ensevelis à Londres soient découverts. Alors la famine et la mortalité recommenceront à sévir. Le sanglier du commerce sur- viendra, qui ramènera les troupeaux sur les pâturages désertés. Sa poitrine nourrira les affamés et de sa bouche sortiront des fleuves qui abreuveront les assoiffés. Puis, sur la tour de Londres, naîtra un arbre à trois branches, qui couvrira l’ile toule entière de son feuillage. Un vent de tempête arrachera la troisième des branches; des deux autres, une seule, étouffant la seconde par ses feuilles, subsistera, qui accueillera les oiseaux des contrées étrangères, écartant, par la crainte de son ombre nocive, les oiseaux du pays (chap. 115, 1. 1-43).

Mais, même dans ce passage de la prophétie, tout n'est pas d’une intention parfaitement limpide. On aperçoit bien que Geoffroy, cédant à une inspiration messianique et conformé- ment à une idée qui se manifestera encore à la fin de l'Histo- ria requm Britanniae, annonce aux Bretons une délivrance qui leur viendra d'Armorique grâce à Cadvalladrus. Mais il sem- ble ne pas s'en être tenu à l'annonce d'un retour de prospérité sans mélange ; et l'on ne saurait dire si le symbole de l'arbre à trois branches, rapporté aux événements d’un avenir loin- tain, ne procède pas du spectacle offert à Geoffroy par l'histoire de Guillaume I‘" et de ses trois fils, dont le dernier survivant, Henri [°', ne marquait pas à l'égard des Bretons indigènes une sympathie très vive.

C'est donc encore une atmosphère de ténèbres qui renaît et qui va s'épaississir de plus en plus. Une nouvelle partie de la prophétie commence, dont le caractère est sensiblement diffé- rent des précédentes. Geoffroy avait épuisé les ressources que

1. Selon une glose, Stafforde.

60 GEOFFROY DE MONMOUTH

lui offraient, pour prédire l'avenir, les événements passés et présents de l'histoire. Au lieu donc de continuer par séries chronologiques, par successions de règnes, il a pris son fil conducteur hors de l’histoire, dans la géographie, et son ima- gination, pour s'inspirer, sest mise à vagabonder à travers la Bretagne, s'accrochant à des noms de villes, de provinces, de fleuves, de forêts, et bâtissant ses prédictions nouvelles à grand renfort de symboles animaux.

La Severn se jettera dans la mer par sept bras! et l'Usk bouillonnera pendant sept mois : les poissons mourront et de- viendront serpents ? (chap. 116, 1. 2-4).

_ Les bains de Bath refroidiront et deviendront mortels (chap. 116, 1. 5-6).

A Londres, 20.000 hommes mourront et la Tamise deviendra de sang *. Les moines se marieront et leur clameur franchira les Alpes (chap. 116, L. 7-9). |

À Winchester, trois sources sourdront, donnant naissance à trois ruisseaux : qui boira de l'un vivra longtemps et sans vieillir ; qui boira de l'autre, mourra de faim; qui boira du troisième, mourra de mort subite et son corps ne pourra être enseveli. On s’eflorcera d’enfouir le dernier; mais tout ce qu'on jettera pour Î& recouvrir se iransformera : la terre en pierres, les pierres en bois, le bois en cendre, la cendre en eau (chap. 116, 1. 10-20).

De Shaftesbury sortira une Jeune fille qui arrêtera le fléau. Elle dessèchera de son soufile les sources nuisibles. Après s'être guérie elle-même au moyen d’une eau salulaire, elle portera de sa main droite le bois de Calidon, de sa gauche les murail- les de Londres. Sur ses pas s'élèveront des vapeurs de souffre :

4. C'est un souvenir du Nil, dont le delta, selon les anciens, était formé de sept bras.

2. Traits suggéré par l'histoire du Nil tranformé en un fleuve de sang par la verge d'Aaron, de ses poissons tués, des sept jours qui s'écoulérent ensuite et des grenouilles qui se mirent à infester le fleuve.

3. Comme le Nil.

4. C'est, en etfet, cette ville que Geotfroy a sans doute appelée la Ville du bois de Canut, parce qu'on y voyait le tombeau de ce roi.

LES © PROPHÉTIES DE MERLIN » 61

ces vapeurs irriteront les Rutènes et détruiront la nourriture des poissons de la mer. Elle versera des larmes et remplira l'île d’une clameur affreuse. Elle sera tuée par un cerf de dix cors, dont quatre porteront des diadèmes et dont les six au- tres, devenant des cornes de bubales, rempliront de leur bruit les trois îles de Bretagne (chap. 116, |. 21-32).

A Winchester, le bois danéen (Daneurn nemus), prenant parole humaine, proclamera : « Approche, Cambrie, et la Cornouailles avec toi, et annonce à Winchester : « La terre t'engloutira ; « transporte le siège de ton évèché abordent les vaisseaux ; « et que les fidèles suivent ton évêque. » Car le jour approche les citoyens périront à cause de leur parjure. La blancheur et la teinte variée des laines leur aura fait tort. Malheur à la nation parjure ! car à cause d’elle la ville sera détruite. Les navires se réjouiront de cette augmentalion et de deux choses il n'en restera plus qu'une seule. Mais le hérisson la rebâtira et les fruits qu il amassera attireront les oiseaux des bois voi- sins. Il y ajoutera un château et des remparts avec 600 tours. Londres, jalouse, se renforcera d’une triple enceinte ; la Ta- mise l'entourera de toutes parts et le bruit en franchira les Alpes. Le hérisson y abritera ses fruits et y bâtira des souter- rains ? ». En ce temps-là les pierres parleront ; la mer qui sépare la Bretagne et la Gaule se retrécira ; on s’entendra d'une rive à l'autre ; la surface de l'île s'élargira ; on décou- vrira le fond des mers, et la Gaule tremblera de peur * (chap. 116, 1. 33-50),

Du bois de Calaterium viendra un héror, qui survolera l'île pendant deux ans. Il rassemblera une grande troupe d’autres oiseaux, qui dévoreront les moissons et amèneront la famine et la mortalité *. Puis il gagnera la vallée de Galabes et ni-

1. Ceux que Geoffroy désigne de ce nom sont les riverains gaulois du Pas-de- Calais.

2. Allusion aux trésors amassés et mis en lieux sûrs par plusieurs rois: par Canut, par Guillaume Ier, par Henri ler.

3. Allusion à la rivalité qui, au temps de Geoffroy, opposait la France à la Grande-Bretagne.

4. Le héron est, selon Alain, un oiseau de mauvais augure. Le thème des oiseaux

62 GEOFFROY DE MONMOUTH

chera sur un chêne qu'il aura planté sur une hauteur. Des trois œufs qu'il pondra sortiront un renard, un loup et un ours. Le renard dévorera sa mère, prendra une tête d'âne et, épouvantant ses frères, les mettra en fuite jusqu'en Neustrie. Mais ceux-ci, revenant sur des navires avec le sanglier, enga- geront la lutte contre le renard. Celui-ci feindra d'être mort. Le sanglier s’approchera du cadavre et soufilera dessus. Alors le renard, d’un coup de dents, lui arrachera le pied gauche, lui saisira l'oreille droite et la queue et se réfugiera dans les cavernes des montagnes. Le sanglier fera appel au loup et à l'ours, qui lui promettront de lui apporter deux pattes du renard, ses oreilles et sa queue. Le renard redescendra des montagnes, se tranformera en loup et, s'approchant du san- glier, le dévorera tout entier. Il se transformera ensuite en sanglier et, quand le loup et l’ours arriveront, il les tuera et se couronnera de la tête du lion (chap. 146, 1. 52-80).

Un serpent naitra, qui menacera les hommes, entourera Londres et dévorera les passants. Le bœuf de la montagne prendra la tête du loup et blanchira ses dents dans les eaux de la Severn. Il s'associera les troupeaux de l'Albanie et de la Cambrie, qui boiront la Tamise et la dessècheront. L'âne appellera le bouc à la longue barbe ct prendra sa forme. Le bœuf de la montagne s'irritera ; appelant le loup, il deviendra contre eux taureau cornu ; puis, après les avoir dévorés, il sera brûlé sur le mont d'Urien. Les cendres du bûcher devien- dront des cygnes, qui nageront sur une sorte fleuve dessé- ché. [ls dévoreront les poissons et les hommes. En vieillissant, ils deviendront des loups sous-marins et machineront des atta- ques sous l’eau. Ils couleront les vaisseaux en accumulant de l'argent. La Tamise retrouvera ses eaux et débordera de son lit (chap. 116, 1. 81-98).

Un homme plein de ruse voudra prendre la fontaine de Galabes. Les Vénédotiens courront au combat. Les chènes de

pillards apparait parfois dans l'hagiographie : c’est un fléau dont il est question, en particulier, dans la Vie de Gildas du moine de Rhuvys.

LES © PROPHÉTIES DE MERLIN » 63

leurs bois se heurteront aux couteaux des Gewisséens. Le cor- beau volera avec les milans et dévorera les corps des morts. Le hibou nichera sur les murs de Gloucester et il en naïîtra un âne, que le serpent de Malvern élèvera et formera à des ruses diverses. L'âne prendra le diadème et épouvantera les hommes du pays par son braiment. Les monts Pacha:i * chancel- leront et perdront leurs forêts : car un reptile au soufile de feu embrasera leurs arbres. De ce reptile sortiront sept lions aux têtes de boucs, qui, de leur haleine fétide, souilleront les femmes et les rendront communes à tous, en sorte que le père ne saura plus qui est son fils chap. 116, 1. 99-143).

Surviendra le géant du mal, qui épouvantera tout le monde de son regard. Le dragon de Worcester se dressera contre lui el s'efforcera de l'anéantir. Le géant, nu, montera sur son dos. Le dragon l’emportera dans les airs et le frappera de sa queue. Mais le géant lui tranchera la gorge de son glaive ; puis, pris dans la queue du dragon, il périra de son venin (chap. 116, |. 144-121).

Surviendra le sanglier de Totnais *, qui asservira le peuple. Il chassera de Gloucester le lion, qui l'inquiètera par divers combats. Le lion le foulera à ses pieds et le terrifiera de sa gueule ouverte. Il luttera avec le royaume et se dressera sur le dos des nobles. Surviendra le taureau, qui frappera le lion de son sabot droit. Il le chassera à travers le royaume, mais ses cornes se briseront contre les murailles d'Exeter. Le renard de Kaerdubal vengera le lion et le dévorera de ses dents. La couleuvre de Lincoln s'enroulera autour du renard et par ses sifilements signalera sa présence à de nombreux dragons. Les dragons s'assembleront pour s’entredéchirer. Un dragon ailé vaincra un dragon sans ailes et plantera dans sa face ses ongles venimeux. Un troisième en tuera un quatrième. Un cinquième tuera les autres par divers stratagèmes. 11 se dres- sera sur l’un avec un glaive et lui tranchera la tête. Se dépouil-

14. Aux confins des Galles et du Wessex. 2. J'ignore quels sont ces monts. 3. Sur la côte sud de Cornouailles.

64 GEOFFROY DE MONMOUTH

lant de son vêtement, il se dressera sur un autre, qui battra de la queue à droite et à gauche. Il tourmentera les autres en se plaçant sur leur dos et les fera entrer dans la rondeur du royaume. Surviendra un lion rugissant : il réduira quinze parties en une seule et possédera à lui seul tout le peu- ple. Un géant couleur de neige resplendira et grandira pour le peuple blanc. Les princes seront amollis par les délices et seront changés en bêtes sauvages. Un lion naîtra parmi eux, gorgé de sang humain. Un faucheur, occupé à moisson- ner, sera terrassé par lui (chap. 116, |. 122-146).

Le cocher d'York les domptera et, chassant son maître, s'emparera du char qu'il conduisait. Tirant son glaive, il me- nacera l'Orient et remplira de sang l’ornière de ses roues. Viendra ensuite un poisson de la mer, qui, au sifflement du serpent, s'unira à lui. De cette union naîtront trois taureaux fulgurants, qui, après avoir dévoré les pâturages, deviendront des arbres. Le premier portera un fouetde vipères et tournera le dos au second né. Celui-ci s'efforcera de prendre le fouet, maisil sera saisi par le dernier né. Ils détourneront la face l'un de l’autre jusqu'à ce qu'ils aient jeté un vase de venin (chap. 116, L. 447-155). |

Viendra ensuite le paysan d'Albame, qu'un serpent mena- cera par derrière. Il s'occupera de labourer pour que la terre se couvre de moissons. Le serpent jettera son venin pour détruire les moissons. Le peuple périra et les villes se videront. Le remède sera la ville de Gleucester, qui interposera la fille du flagellant. Elle portera la balance de la médecine et l'île se rétablira rapidement. Deux prendront le sceptre, auxquels le dragon cornu fournira son ministère. Le premier viendra couvert de feret chevauchera le serpent volant. Il sera assis, nu, sur son dos, et rejettera la droite de sa queue. Les mers seront soulevées par ses cris et il répandra la terreur. Le se- cond s’associera au lion, mais se mettra ensuite à le combat- tre. Ils se feront réciproquement du mal, mais la bête l'em- portera. Quelqu'un viendra, qui apaisera le lion avec un tym- pan et une cithare. Les nations seront apaisées et appelleront

LES ( PROPHÉTIES DE MERLIN » 65

le lion à peser. Il s’y emploiera, mais il étendra sa main vers l'Albanie. Les provinces du nord seront affligées et ouvriront les portes des temples. Le loup porte-enseigne conduira les bataillons et enveloppera la Cornouailles de sa queue. Un guerrier lui résistera et transformera le peuple en sanglier. Le sanglier ravagera les provinces, mais il plongera sa tête dans la Severn. Un homme entourera le lion avec de l'or et l'éclat du métal sera aveuglant. L'argent blanchira en rond et mettra les pressoirs en mouvement. Les hommes s'enivreront de vin et oublieront le ciel pour la terre ; les astres se détour- aeront d'eux et brouilleront leur course. Les moissons se des- sècheront et l'eau disparaîtra de la terre. Les racines et les rameaux changeront de rôle (ch. 116, 1. 156-179 et 117, 1. 1-5).

* +

Ainsi se répand en flots débordants l'imagination de Geof- froy et, progressivement, s'élève des prophéties intelligibles aux symboles les plus fantastiques, au délire le plus échevelé. Au terme de cette fureur vaticinatoire (d'ailleurs si consciente d'elle:même et si adroitement calculée), après avoir successi- vement épuisé toutes les ressources de l’histoire connue et accu- mulé les nébulosités d’un obscur avenir, l'auteur a clos son cycle par le tintamare traditionnel des désordres annonciateurs de la fin du monde et du Jugement dernier. La transition à : ce thème ultime lui était fournie par les dernières envolées de sa fougue apocalyptique, inspirée d'Isaïe et des menaces céles- tes proférées contre Babylone et le royaume d’Israël. Mais Geoffroy, chaque fois qu'on est sur le point de saisir le secret de ses emprunts et de ses imitations, excelle à dépister la cri- tique et à brouiller ses traces. À peine avait-il cueilli dans Isaïe quelques rameaux reconnaissables, qu'il y a mêlé une brassée d’éléments venus d'ailleurs. Isaïe disait : « Les étoi- les des cieux et les astres ne feront point luire leur clarté ; le soleil s’obscurcira quand il se lèvera et la lune ne fera point resplendir sa lueur. » La sibylle Érythrée donnait le boulever-

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66 GEOFFROY DE MONMOUTH

sement des courses sidérales pour l’un des signes avant-cou- reurs de la ruine du monde :

Eripitur solis jubar et chorus interit astris ; Volvetur caelum, lunaris splendor obibit.

Là-dessus, Geoffroy s'est abandonné à une inspiration nou- velle et, faisant appel au pittoresque de l'astrologie, il s'est mis à répandre d’une main prodigue les noms éblouissants des étoiles, des planètes et des signes du zodiaque. De ce nou- veau tableau : la lumière du soleil sera éclipsée par la lueur argentée de Mercure ; Stilbon d’Arcadie quittera son bouclier ; le casque de Mars appellera Vénus ; il projettera son ombre ; et la fureur de Mercure dépassera ses bornes. Orion tirera son glaive. Phébus, émergeant de l'eau, chassera les nuages. Jupi- ter et Vénus sortiront de leurs orbites. Saturne à la lueur blafarde détruira les humains de sa faux. Les douze demeures des planètes gémiront de se voir ainsi abandonnées de leurs habitants. Les Gémeaux ne s'embrasseront plus ; le fléau de la Balance fléchira, jusqu’à ce que le Bélier le soulève de ses cornes ; la queue du Scorpion lancera des éclairs et le Cancer entrera en conflit avec le Soleil ; la Vierge montera sur le dos du Sagittaire et laissera ternir ses fleurs; le char de la Lune troublera le Zodiaque, et les Pléiades fondront en larmes ; tout cessera ses fonclions, et Ariane s’enfermera derrière sa porte. Le choc du rayon soulèvera les eaux et la poussière des temps anciens reviendra. Les vents se heurteront et leur bruit ira se perdre dans les astres... (chap. 117, |. 5-22).

* # +

Voilà de quel travail d'esprit sont sorties les Prophéties de Merlin, œuvre curieuse, œuvre originale, qui ne doit qu’à elle- même son immense fortune. Ces prophéties se trouvent au confluent de traditions diverses. On y découvre les influences mêlées de Gildas, de l’Historia Britonum anonyme, de la litté- rature biblique et de ses dérivés, peut-être même de certaines superstitions recueillies dans l’antiquité païenne. Mais rien ne

LES « PROPHÉTIES DE MERLIN D 67

donne à penser qu'elles reflètent une tradition galloise anté- rieurement existante et il n'est pas douteux qu'il faille les considérer comme la création, géniale à sa matière, de Geoffroy de Monmouth.

Pourvu d'un sens aigu de l'actualité et prompt à prendre le vent de la faveur, doué d’une imagination industrieuse et jouant de ses lectures avec l’art d’un prestidigitateur, Geoffroy est allé à un sujet qu’il savait répondre entre tous au goût de de ses contemporains pour le mystère et la merveille. L'appa- rition de son petit livre doit être considérée comme un grand événement littéraire, dont il a eu tout le mérite. Œuvre d'un imposteur, certes ; mais œuvre d'un habile homme et d'un habile écrivain. Un style un peu neutre, mais un sentiment certain de la forme, que suffit à manifester l'adoption d’un rythme particulier, d’une phrase courte et bipartite, qui veut ajouter son effet à celui de l'idée.

Littérairement, l’histoire de la formation des Prophéties est claire. Politiquement, l’œuvre répondait-elle à une intention particulière ? S'inspirait-elle d'intérêts déterminés ? Visait-elle à servir une cause ? C’est un point sur lequel il faudra revenir quand on aura recueilli dans l’Historia regqum Britanniae les éléments d’information que cette œuvre contient à ce sujet.

B. »— L’HISTORIA REGUM BRITANNIAE

I. LA DESCRIPTION DE LA GRANDE-BRETAGNE.

L'Historia requm Britanniae commence, comme il convient à un bon livre d'histoire, par une description géographique du pays vont se dérouler les événements. C'est ainsi qu'avait débuté Gildas dans son De excidio et conquestu Britanniae; c'est ainsi qu'avait débuté Bède dans son Historia ecclesiastica : c'est ainsi qu’a débuté Geoffroy de Monmouth. Il l’a fait en prenant modèle sur Gildas, à qui il a emprunté la plupart des éléments de son tableau, et sur Bède, à qui il est également redevable de quelques traits. De son crû, à peu près rien ; et ce qu'il tient de son prédécesseur, ce ne sont pas seulement des faits et des idées : c’est aussi l'expression, reproduite souvent à la lettre. |

Cependant, on ne saurait nier qu'il se soit paré de quel- que originalité. Mème en pillant, il s'est donné l'air d’un inven- teur. L'ordre que présentait le développement de Gildas ne l’a pas satisfait : il ne lui a pas semblé logique de parler successi- vement, comme le faisait cet écrivain, de la situation de l’île, puis de ses mers, puis de ses fleuves, puis de ses villes, pour revenir ensuite aux campagnes, aux ruisseaux et aux lacs; il a préféré un plan qui commençait par l’énumération des res- sources du pays en métaux, en cultures, en bois, en pâturages, pour continuer par les lacs et les fleuves, et terminer par les œuvres des hommes, leurs habitations, leurs villes. Gildas, d'autre part, avait expédié sa description en une longue et uni- que phrase, industrieusement construite, mais dense, mais lourde, avec le retour monotone, à la fin de chaque membre, de la même terminaison participiale en guise de clausule et, à

L' HISTORIA REGUM BRITANNIAE », CHAP. 5-6 69

l'intérieur des diverses propositions, de pénibles enchevêtre- ments, de complexes combinaisons, de fatigantes répétitions des mêmes consonnances terminales. Rejetant cette rhétorique massive, Geoffroy a distribué sa matière en phrases courtes et claires et, préférant l'exemple de Bède, il a adopté une cadence légère, d’un souffle plus court que la longue tirade de Gildas, mais d'où le mouvement n'est pas absent.

Son imitation, en fin de compte, peut bien comporter quel- ques maladresses : Geoffroy, par exemple, n’a pas été très heu- reux quand, reprenant une métaphore de Gildas, il a, sous l'espèce de trois fleuves, donné à la Bretagne trois bras, au lieu des deux que son modèle lui suggérait en conformité avec la nature des choses. Mais dans l'ensemble soh tableau n’est pas dépourvu de grâce ni de fraîcheur. Son éloge de la Bre- tagne est un Joli frontispice pour l'histoire, qui va commencer, de Brutus et de ses successeurs et rappelle un peu cet éloge de l'Italie auquel s’essayait dans les Géorgiques celui qui devait plus tard chanter les destinées de Rome et d'Énée.

II. L'aisroire DE Brurus.

L'histoire du peuplement de la Grande-Bretagne et de la première installation des Bretons dans l'île se confond avec l'histoire de Brutus, le héros éponyme des Bretons et leur guide, quand ils abordèrent aux rivages de leur future patrie. Le thème traité ici par Geoffroy n’était pas de son invention : il l'a puisé dans l’Historia Britonum anonyme : mais, dans l’exé- cution, il l’a orné de toutes les péripéties dont étaient capables son érudilion et sa fantaisie.

* »

Pour le récit des événements qui vont de la naissance de Brutus à son exil, il s'en est tenu à peu près exclusivement à son modèle et il a rapporté ceci :

} Après la chute de Troie, Énée, accueilli par le roi Latinus et vain- queur de Turnus, épouse Lavinie. À sa mort, son fils Ascagne fonde

x

70 | GEOFFROY DE MONMOUTH

Albe. Un fils de ce prince, nommé Silvius, s'étant secrètemeut uni à une nièce de Lavinie, apprend qu'à son tour il sera bientôt père. Un devin lui révèle que l'enfant attendu serait un fils, que celui-ci tuerait son père et sa mère, qu'il serait exilé et qu'après de nom- . breux voyages il atteindrait à la plus haute gloire. Cette prédiction se réalise, malgré le châtiment capital infligé par Ascagne au devin : la mère de l'enfant rend l'âme en lui donnant le jour; le père, quinze ans plus tard, est tué accidentellement à la chasse, par une flèche que son fils avait lancée contre une bande de cerfs; et le meur- trier involontaire, chassé d'Italie, s’exile en Grèce. (Chap. 6)

Quelques traits seulement, dans ce récit, sont de l'invention de Geoffroy. Les deux principaux sont que Brutus naît des amours furtives de Silvius avec une nièce de Lavinie et qu’iltue son père à la chasse. Peut-être faut-il reconnaître le souvenir plus ou moins conscient d'une lecture du pseudo-Dictys, qui racontait comment Telegonus, fils des amours secrètes d'Ulysse et de Circé, était, conformément à un oracle et malgré les pré- cautions prises pour le conjurer, devenu par mégarde le meur- trier de son père et comment aussi, toujours par mégarde, Chaon avait été tué à la chasse par son frère Helenus ‘. Pour le reste, c'est-à-dire pour l'essentiel de l’histoire, Geoffroy s'en est tenu à l’Historia Britonum.

* LR.

Mais, à partir du moment commence l'exil de Brulus, l’'Historia Britonum devenait chiche de détails. Elle indiquait seulement que le meurtrier, chassé d’Îtalie, était passé dans les îles de la mer Tyrrhénienne, puis en Grèce, puis en Gaule, il avait fondé la ville de Tours, et qu'il était enfin parvenu en Grande-Bretagne. C'est sur ce mince canevas que Geoffroy s’est mis à broder. Il y était invité par l'exemple de ces retours de Troie, thème illustre depuis Virgile dans tous les pays s'était étendue la culture romaine et qui avait été repris à l'envi, sous une forme ou sous une autre, dans des écrits relativement nombreux, tels que les relations romanesques du

1. il a précisé que Brutus avait tué son père quinze ans après la mort de sa

mére, parce que quinze ans était, au xn° siècle, l'âge les jeunes gens étaient initiés aux occupations viriles, aux exercices de combat, à la chasse.

L' HISTORIA REGUM BRITANNIAE », CHAP. 0-7 71

pseudo-Darès et du pseudo-Dictys, la chronique du pseudo-

Frédégaire, le Liber historiae Francorum. Comme Énée, comme

Francion, il fallait bien que Brutus, fondateur de l'empire

breton, connût des navigations dignes de ses émules et qui le

fissent participer autant qu'il se pouvait à la gloire troyenne. Voici donc les combinaisons imaginées”par Geoffroy.

Brutus, passé en Grèce, trouve les descendants d’Helenus, fils de Priam, asservis aux Grecs et à leur roi Pandrasus depuis le temps de Pyrrhus. Pyrrhus, en effet, après la chute de Troie, pour venger sur eux la mort d'Achille, avait emmené Helenus et l'avait relenu prisonnier ainsi qu'un grand nombre d'autres Troyens. (Chap. 1)

Sauf le trait que Pyrrhus s'était proposé de traiter avec rigueur Helenus et les siens et saufle nom de Pandrasus, qui est une invention, Geoffroy s'est ici inspiré de Virgile, qui racontait qu'Helenus, installé en Chaonie ‘, il avait bâti une Troie nouvelle ‘, y avait plus tard reçu Énée, auquel il persuada de passer en Italie *, tout de même que les descen- dants d'Helenus vont maintenant accueillir Brutus :

Brutus, en retrouvant sur le sol grec la race d’où il était sorti, dé- cide de s’y fixer. Sa sagesse, sa vaillance, sa libéralité le signalent à l'affection de tous et bientôt les Troyens de Grèce, qui avaient cru jusqu'au nombre de 7.000 (sans compter les femmes et les enfants), le pressent de devenir leur chef. Il accepte et en même temps il reçoit le concours d’Assaracus, d’une mère troyenne concubine, età qui son frère, d’une mère grecque légitime, prétendait enle- ver trois châteaux qui lui avaient été légués par son père. (Chap. 7)

Le nom d’Assaracus peut avoir été fourni à Geoffroy par Virgile, qui racontait cette prophétie de Jupiter à Vénus qu'un jour viendrait la maison d'Assaracus asservirait Phtie, la superbe Mycènes et dominerait sur Argos vaincue ‘. Mais à par-

4. Par le bienfait de Pyrrhus, qui lui avait concédé une partie de son royaume (Énéide, 111, 294-6 et 335).

2. Énéide, ll, 436, 349.

3. Énéide, 111, 362.

4. Énéide, 1, 284.6.

72 GEOFFROY DE MONMOUTH

tir de cet endroit l'indépendance de notre auteur se manifeste avec une fantaisie accrue :

Brutus, devenu chef des Troyens, s'empresse de fortifier les chà- teaux d’'Assaracus, puis, avec Assaracus el toute la population troyenne, il se retire dans les bois et sur les hauteurs. De le jeune héros adresse à Pandrasus un message solennel : :

«a Brutus, chef des derniers Troyens, à Pandrasus, roi des Grecs.

Comme il était indigne que Îla race issue de l'illustre Dardanus fût traitée dans ton royaume autrement que le réclamait l'éclat de sa répulation, elle s’est retirée dans le fond des bois. Elle aimait mieux vivre à la facon des bêtes, de chair et d'herbes, mais en liberté, que de jouir de toutes les délices, soumise au joug de ta domination. Que si elle cause du déplaisir à la Grandeur de ta Puis- sance, il ne faut pas le lui reprocher, mais le lui pardonner ; car c'est le désir commun de tous les captifs de revenir à leur dignité ancienne. Touché de pitié pour elle, daigne donc lui rendre sa li- berté perdue et lui permettre d'habiter dans les bois, elle s’est retirée pour fuir la servitude. Sinon, accorde-lui de s'en aller, avec ton aide, vers d’autres nations et d’autres régions. »

Irrité par l'audace de ce message, Pandrasus lève une armée et marche contre les rebelles. Mais, comme il passait près de la ville de Sparatinum, Brutus, qui s'y était enfermé à l'annonce de son approche, tombe sur lui à l'improviste avec 3.000 hommes, surprend ses soldats en désordre et sans armes et les rejelte sur le fleuve Akalon, ceux qui échappent au fer périssent par l'eau. Antigo- nus, frère de Pandrasus, multiplie vainement ses efforts pour ral- lier les fuyards : ses troupes sont défaites, anéanties, et lui-même reste prisonnier des Troyens, ainsi que son compagnon Anacletus. Le lendemain, Pandrasus, pensant que Brutus s'était enfermé dans la ville avec ses prisonniers, vient y mettre le siège avec une armée nouvelle, barre les issues, fait détourner le fleuve, attaque les mu- railles avec le bélier et, le soir venu, installe des postes de veille. Or Brutus, laissant seulement dans la place une garnison de 600 sol- dats, s'était retiré dans les bois. Tandis que les assiégés se défendent de leur mieux, lançant des trails, des torches enflammées et, quand

1. C'est ici la première de ces adresses de chef à chef, dont Geoffroy aimera, dans la suite, à agrémenter son récit et qui étaient, avant lui, l'un des traits caractéristiques du Roman d'Alexandre, tel que l'ont transmis, en particulier, Julius Valerius et l’archiprêtre Leo. Il y règne un ton sentencieux et aussi un mélange singulier du style poétique et du style de chancellerie,avec un soucide la cadence et du rythme qui fait penser au cursus.

L « HISTORIA REGUM BRITANNIAE », CHAP. 8-13 13

l'ennemi formait la tortue pour approcher des murs, versant sur lui du feu grégeois et de l'eau bouillante, il s'occupe d’un stratagème qui lui permette de surprendre les assaillants à la faveur de la nuit. Faisant comparaître Anacletus et tenant son épée au poing : « Noble jeune homme, lui dit-il, la dernière heure est venue pour toi et pour Antigonus, si tu ne te conformes pas exactement aux ordres que je vais Le donner. » Il ne lui dissimule pas qu'il compte sur lui pour l'aider à massacrer les Grecs : il devra, sur la deuxième heure de la nuit, se présenter à leur camp, se faire reconnaître, feindre qu'il ramène Antigonus avec lui, mais qu'il l'a laissé à la lisière des bois, empêché par secs liens, et, sous prétexte de libérer le cap- tif, amener sur ce point les Grecs, que Brutus et les siens attendront en embuscade. Anaclelus, terrorisé par le glaive qui le menace, promet sous la foi du serment tout ce qu’on exige de lui. À l'heure dite il se rend au camp des Grecs. Les sentinelles l’arrêtent, soupçon- nent une trahison. Mais lui, affectant une grande allégresse, explique qu’il s'est échappé de la prison des Troyens, qu'Antigonus est relenu à l’orée des bois et, comme on hésite à le croire, un Grec qui sur- vient le reconnaît et le fait connaître. Tous se rendent à la lisière de la forêt : Brutus s’y trouve et les massacre. Puis, formant sa troupe en trois corps, celui-ci fait occuper silencieusement le camp des Grecs, jusqu'à ce que lui-même, s'élant emparé de la tente royale, sonne de la trompette. Au signal convenu, les Troyens s'élancent et com- mencent un terrible massacre. Ils parcourent le camp en multipliant les coups mortels. Les Grecs, éveillés par les cris des mourants, res- tent figés, comme les brebis surprises par le loup : ils fuient dans la nuit, trébuchent sur les pierres, s’'embarrassent dans les buis- sons et rendent, en mourant, leur âme et leur sang. Bon nombre se nbient dans les eaux voisines. (Chap. 8-13)

Il n'est pas impossible que, dans le récit de ces événements, Geoffroy ait pensé, plus ou moins précisément, à tels épisodes des guerres d'Orient, popularisés par les historiens des croi- sades et l'on voyait des prisonniers utilisés pour des œu- vres de trahison : c’est ainsi qu’au siège d’Antioche Bohémond s'était assuré le concours d’un puissant chef turc, dont le fils était tombé entre ses mains ‘. Le massacre des Grecs par les Troyens, qui les poussent dans le fleuve Akalon, rappelle aussi

4. D'après la Chanson d'Antioche et Albert d'Aix. J.-J. Salverda de Grave (Mé- langes Wilmotte, p. 606 ss.) a défendu l'opinion que cet épisode avait été connu et exploité par l’auteur du roman français de Thèbes.

ed 74 GEOFFROY DE MONMOUTH

celui des Turcs, défaits le 6 mars 1098 par les Croisés devant Antioche et précipités dans le fleuve qu'Étienne de Blois dé- nomme Moscholo : et peut-être le nom d'Akalon, déforma- tion volontaire et nécessaire du nom authentique fourni par les chroniqueurs, trahit-il par un reste de ressemblance avec celui de Moscholo, et aussi avec Askalon, le point de départ de l'invention de Geoffroy.

Cette hypothèse, à l'appui de laquelle viendrait assez bien la mention du feu grégeois, n'est cependant qu'une hypothèse, d'autant plus difficile à prouver que la règle du jeu voulait ici qu'on dissimulât l’imitation. Mais, malgré les précautions de l’auteur, une imitation d'un autre genre et portant sur d'autres modèles se manifeste avec évidence à l'endroit du récit nous en sommes venus et commence la conquête du camp grec par les Troyens. L'idée d’une attaque nocturne avait pu venir à Geoffroy de textes divers : par exemple, pour n’en citer qu'un, des Gesta Langobardorum de Paul Diacre, qu'il connais- sait bien, et l'on voit les Bulgares surprendre de nuit les Langobards, les blesser, les tuer en grand nombre et exercer de tels ravages dans leur camp qu’ils mettent à mort le roi Agelmund et emmènent sa fille unique *. Mais, d’où que lui soit venue l'idée initiale, et si bien qu’il l'ait dissimulée, Geoffroy n'a du moins pas pu s'empêcher de laisser paraître qu'il avait lu, dans Virgile, les exploits de Nisus et d'Euryale.

Assurément, le thème du carnage nocturne une fois posé, il était inévitable que des ressemblances se produisissent, même entre des récits indépendants. En fait, il existe dans notre texte des traits qui manquent dans celui de Virgile et la réciproque est également vraie. Aussi bien la situation n'est-elle pas tout

1. Étienne de Blois, Epistulae el chartae ad historiam primi belli sacri spectan-

les, éd. Hagenmayer, p. 166. Cf. l'Histoire anonyme de la Première Croisade, publiée par L. Bréhier (Classiques de l'histoire de France au moyen âge, IV), p. 93. ; 2. 1, 46 : « Nocte denique, cum negligentia resoluti quiescerent cuncti, subito super eos Bulgares irruentes plures ex eis sauciant, multosprosternunt, et in tan- tum per eorum castra debacchati sunt, ut ipsurn Agelmundumw regein interfce- rent ejusque unicam filiam sorte captivitatis auferrent, »

eo

L' « HISTORIA REGUM BRITANNIAE », CHAP. 8-13 75

à fait la même dans les deux cas : ici, une altaque d'abord silencieuse, puis soudainement brutale et tumultueuse, au signal de la trompelte; là, le massacre silencieux jusqu’au bout d’un camp plongé dans le sommeil et où, jusqu’à la fin, deux guerriers, à eux seuls, mènent sans donner l'alerte leurs sombres exploits. Geoffroy avait à tenir compte de ces diffé- rences. Mais c’est alors, précisément, que les ressemblances restantes prennent toute leur signification.

Letiferos ictus ingeminant et, nullam pietatem habentes, castra in hunc modum deambulant...

dit Geoffroy ; et l’idée de cette marche dévastatrice à travers le camp lui a été suggérée par le poète :

IX, 328 Haec ego vasta dabo et lato te limite ducam.

Les Grecs, éveillés par les cris des mourants restent figés, comme les brebis surprises par le loup :

Ad gemitus ergo morientium evigilant ceteri, visisque laniatori- bus, velut oves ex improviso a lupis vccupatae, stupefacti fiunt.

Le trait est dans Virgile :

339 Inpastus ceu plena leo per ovilia turbans, Suadet enim vesana fames, manditque, trahitque Molle pecus mutumque metu….

Et l’image des brebis assaillies est ici, malgré la substitution du loup au lion, un indice certain de parenté entre les textes, puisque la comparaison, traditionnellement employée ailleurs pour peindre une fuite éperdue, sert à exprimer le saississe- ment immobile et muet des victimes.

Les Grecs, fuyant dans la nuit, trébuchent sur les pierres et s'empêtrent dans les buissons :

Qui semivivus evadebat, aviditate fugae festinans, scopulis vel fruticibus allidebatur... Qui, solo clypeo vel quolibet alio tegmine munitus, inter eosdem scopulos incidebat timore mortis, celer sub obscura nocte cadebat. |

76 GEOFFROY DE MONMOUTH

Ainsi Euryale, quand il fuyait dans la nuit devant les cava- liers rutules, était accroché par les branches des arbres et les broussailles :

381 Silva fuit, late dumis atque ilice nigra Horrida, quam densi complerant undique sentes, Rara per occultos lucebat semita callis. Euryalum tenebrae ramorum onerosaque praeda. Impediunt, fallitque timor regione viarum.

Les Grecs, en mourant, répandent en même temps leur sang et leur âme :

infelicem animam cum sanguine emittebat.

C'est la transposition de l’hémistiche Virgilien :

349 Purpuream vomit lle animam.. Enfin, si les Grecs se noient dans des eaux voisines :

cui neutrum horum contingebat, inscius quo fugam faceret, in prope fluentibus fluviis submergebatur,

LA

c'est que Nisus, en fuyant, avait rencontré sur sa route l'obsta- cle des lacs albains :

386 Nisus abit, jamque imprudens evaserat hostes Atque lacus, qui post Albae de nomine dicti Alban.

Brutus, à la tête de son détachement, exerce, pour sa part, de terribles ravages. Mais, s'étant emparé de Pandrasus, il lui laisse la vie sauve et le retient prisonnier. Après avoir permis à ses compa- gnons de se partager le butin, après s'être fait livrer les trésors royaux et avoir fortifié de nouveau la ville, il se retire dans les bois et y convoque le conseil de ses anciens. Il s'agissait de savoir ce qu'on demanderait à Pandrasus, el les uns penchaient pour lui demander de la terre dans le pays même, les autres pour lui deman- der la permission et les moyens de sen aller, quand Mempricius, prenant la parole, fait prévaloir ce dernier avis : c’est le seul,

L’ « HISTORIA REGUM BRITANNIAE », CHAP. 14-16 77

explique-t-il, qui mette les Troyens vainqueurs à l'abri des rancunes que ne manqueront pas d'exercer contre eux les descendants des Grecs vaincus. Il propose donc qu'on demande à Pandrasus sa fille comme épouse pour Brutus et, en outre, tout ce qu'il faut pour se mettre en route. |

On s'accorde à ce conseil. Pandrasus est convoqué et, tout haut qu'on le place sur un trône d'où il domine l'assemblée, on le somme d’accepter les conditions qu'on lui propose. Avouant que rien n’est plus agréable que la vie, dont on menace de le priver, il ne fait pas difficulté à passer par toutes les exigences de ses ennemis : il don- nera de l’or et de l'argent, du blé, des navires; et s’il plait aux Troyens de rester dans le pays, il les y installera, s’offrant de rester en otage jusqu'à ce qu'il ait réalisé ses promesses, heureux, d'ailleurs, de confier sa fille Innogen à un homme tel que Brutus, qui avait pu tenir tête à tant de guerriers grecs et jeter leur roi dans les fers. On rassemble des navires au nombre de 314 ; on les charge. On célèbre le mariage de Brutus. Chacun selon son rang reçoit sa part de présents ; puis on met à la voile. Longtemps sur la poupe de son vaisseau, Innogen, les yeux en pleurs, considère le rivage qu'elle quitte, tandis que Brutus la tint embrassée (chap. 14-15).

* + +

Pendant deux jours et une nuit on navigue par vent favorable et l’on aborde à une île nommée Leogecia, qui avait eté depuis long- temps ravagée et rendue déserte par les pirates. Brutus envoie 300 hommes en armes pour l'explorer. Ceux-ci, poursuivant des bêtes diverses, arrivent à une cité abandonnée se trouvait un tem- ple de Diane : la statue de la déesse y rendait des oracles. Revenus aux vaisseaux avec une riche venaison, ils indiquent à leurs compa- gnons le lieu du sanctuaire el conseillent à leur chef d'aller demander à la divinité en quel lieu ils trouveraient une résidence favorable.

Accompagné de l’augure Gérion, Brutus se rend au sanctuaire et, le front ceint de bandelettes, il établit trois bûchers pour Jupiter, pour Mercure et pour Diane, et y fait les libations rituelles. Puis, devant l'autel de la déesse, tenant de sa main droite un vase rempli de vin el du sang d’une biche blanche, il adresse sa prière :

« Déesse puissante des bois, épouvante des sangliers qui les hantent, loi qui visites les régions célestes et les demeures infer- nales, révèle-nous notre sort sur la terre; dis-nous en quelle contrée tu désires que nous habitions; fixe-nous un séjour je t’adorerai désormais et je te dédierai des temples avec des chœurs de vierges. »

78 GEOFFROY DE MONMOUTH

Après avoir répété neuf fois ces paroles et fait quatre fois le tour de l'autel, il répaod le vin qu'il portait, puis s'étend sur une peau de biche, s’offrant au sommeil Alors, vers la troisième heure de la nuit, la déesse lui apparaît et lui parle en ces termes :

« Brute, sub occasu solis, trans Gallica regna, Insula in Oceano esl undique clausa mari ;

Insula in Oceano est, habitata gigantibus olim, Nunc deserta quidem, gentibus apta tuis.

Hanc pete : namque sedes vobis erit illa perennis; Hic fiet natis altera Troja tuis;

Hic de prole tua reges nascentur et ipsis Totius terrae subditus orbis erit. »

(Chap. 16)

L'épisode s'attendait. Énée, en quittant les rivages de Troie, avait sollicité au cours de sa route les oracles des dieux qui l'avaient acheminé vers la terre latine : il convenait que Bru- tus en fit autant. Énée, notamment, avait abordé à Délos et y avait salué la « ville » d'Apollon. Guidé par Anius, grand prêtre de Phébus, qui, le front ceint de bandelettes et d’une couronne de laurier, était venu le recevoir, il s'était rendu au temple du dieu et lui avait demandé à quel pays il le destinait :

Egressi veneramur Apollinis urbem. III, 80 Rex Anius, rex idem hominum Phosbique sacerdos, Vittis et sacra redimitus tempora lauro, Occurrit… 84 Templa dei saxo venerabar structa vetusto : « Da propriam, T'hymbraee, domum ! Da moenia fessis, Et genus, et mansuram urbem! Serva altera Trojae Pergama, reliquias Danaum atque immitis Achillis ! Quem sequimur ? Quove ire jubes? Ubi ponere sedes? Da, pater, augurium atque animis inlabere nostris. »

Et le dieu lui avait répondu :

94 « Dardanidae duri, quae vos a stirpe parentum Prima tulit tellus, eadem vos ubere laeto A dcipiet reduces. Antiquam exquirite matrem. Hic domus Aeneae cunctis dominabitur oris, Et nati natorum, et qui nascentur ab illis. »

L’ « HISTORIA REGUM BRITANNIAE », CHAP. 14-10 79

Geoffroy, qui prétendait écrire non pas une épopée, mais une histoire véridique, s'est bien gardé de suivre de trop près le texte du poète antique et de révéler, en même temps que son modèle, le caractère fantaisiste de son propre récit. Il a eu soin de ne pas envoyer Rrutus à Apollon : c’est à la sœur de ce dieu, c'est à Diane, qu’il l’a adressé, et il s’est appliqué à don- ner à la scène la couleur d’une authentique antiquité. Il a feint que Brutus rencontrait une île, jadis ravagée par les pirates et peuplée seulement d’un abondant gibier : ses compagnons y découvrent une ville déserte, qui abrite un temple de Diane et une statue de cette déesse, qui rendait des oracles:

Cependant les précautions de l’auteur n'ont pas suffi pour masquer ses emprunts à Virgile. L'idée de l’arrivée dans une tle, cette ville s’abrite le sanctuaire d’une divinité, cette prière du héros et celte réponse de l’oracle qui se font pendant, cet immense empire promis à une descendance lointaine, ce mouvement de phrase Hic de prole lua..., ces expressions sedes perennis, altera Troja, c'est le poète romain qui en a été l’inspirateur.

De plus, le soin pris par Geoffroy pour dissimuler sa princi- pale source l’a conduit à de nouveaux emprunts, qui eux aussi se dénoncent. Une fois Diane, déesse de la chasse, substituée à son frère Apollon, il n’était pas difficile d'imaginer que son île était peuplée d'animaux ni de lui faire offrir le sacrifice d’une biche. Mais, pour donner plus de précision typique à la céré- monie qu'il décrivait, Geoffroy a recouru à des textes particu- liers qu'il est aisé de découvrir. J'ignore pourquoi il a donné pour compagnon à Brutus |” « augure » Gérion : savait-il, comme nous le savons nous-mêmes par Suétone ', qu'il existait un oracle de Géryon à Padoue ? On peut en douter. A-t-il voulu faire assister son héros par un prêtre, comme Anius assistait Énée, et le nom célèbre de Géryon lui a-t-il été suggéré par celui de l’île de Gyaros, voisine de Délos, que Virgile mentionne précisément dans son récit de la consultation d'Énée ? ? Une

1. Tibère, 14. - 2. Vers 76.

80 GEOFFROY DE MONMOUTH

fantaisie de ce genre, si surprenante qu’elle paraisse de prime abord, ne doit pas étonner, on le verra, de la part d’un homme comme Geoffroy. En tout cas, si le doute est permis sur ce point, il ne l'est pas pour les autres traits de la scène. Les chœurs de vierges que Brutus promet à Diane, c'est par Virgile que Geoffroy connaissait le plaisir de la déesse à les conduire : En. 1, 498 : Qualis in Eurotae ripis aut per juga Cynthi

Exercet Diana choros, quam mille secutae Hinc atque hinc glomerandur Oreades…

Le procédé dont se sert Brutus pour interroger la déesse, en s'étendant sur des peaux de bêtes devant l’autel et en y atten- dant des songes oraculaires, c'est également Virgile, dans le passage il décrit les oracles de Faunus, qui l'a enseigné à Geoffroy : En. VII, 85 : Hinc Ttalae gentes omnisque Oenotria tellus In dubiis responsa petunt. Huc dona sacerdos Cum tulit et caesarum ovium sub nocte silenti Pellibus incubuit stratis somnosque petivit, Multa modis simulacra videt volitantia miris, Et varias audit voces, fruiturque deorum Conloquio, atque imis Acheronta adfatur Avernis. Hic et tum pater ipse petens responsa Latinus Centum lanigeras mactabat rite bidentes Atque harum effultus tergo stratisque jacebat Velleribus. Subita ex alto vox reddita luco est.

Quant aux autres traits qui caractérisent le culte de Diane et que connaissait Geoffroy, c'est ailleurs qu’il les a recueillis, chez un autre poèle qui lui était familier, chez Stace, l'auteur de la Thébaïde. Il avait lu la longue description du sacrifice de Tirésias à Hécate, déesse des enfers, qui parfois revient vers Les régions supérieures sous le doux nom de Diane. Si l'île décou- verte par Brutus est déserte, c'est que le lieu choisi par Tirésias était une forèt sauvage et inviolée. Si Brulus présente un vase mêlé de vin et de sang, c'est que Tirésias avait répandu une

1. AV, 419-645.

L’ HISTORIA REGUM BRITANNIAE », CHAP. 16-17 81

coupe mêlée de vin, de lait, de sang et de miel. S'il répète neuf fois sa prière, c'est que ce nombre neuf était celui des fosses ouvertes par Tirésias. S'il élève trois büchers (/ocos) à Jupiter, à Mercure et à Diane, c’est que Tirésias avait élevé de pareils bûchers (/ocos) trois à trois, en l’honneur d’Hécate et des trois filles de l'Achéron, en l'honneur de Pluton et en l'honneur de Cérès. S'il fait quatre fois le tour de l'autel de Diane, c’est que Manto, fille de Tirésias, avait fait par trois fois le tour des autels élevés aux divinités infernales.

* + +

, Une fois Brutus éclairé par l'oracle, il convenait de dire ses navisations vers les pays promis :

Quittant l’île de Diane, Brutus met à la voile vers l'Occident avec tous ses compagnons. Il atteint l'Afrique, visite successivement les Arae Philistinorum, le Lacus Salinarum, Russicada et les Monts Azarae, les Troyens subissent un assaut de pirates ét le repous- sent, le fleuve Malva, la Mauritania, le manque de vivres oblige les navigateurs à piller le pays, les colonnes d'Hercule, enfin, apparaissent les Sirènes. De les Troyens débouchent enfin dans la mer Tyrrhénienne et, sur les bords de cette mer, trouvent quatre générations de fugitifs troyens, venus sous la conduite d'Anténor. (Chap. 17)

Cet itinéraire que Geoffroy donne comme celui de Brutus est purement et simplement celui que l'Historia Britonum anonyme attribuait aux premiers des Scols, quand ceux-ci s'étaient rendus d'Égypte en Espagne '. C'est à ce texte que Geoffroy l’a emprunté, sans se douter qu'il avait été confec- tionné, comme je l'ai montré, au moyen des Historiae d'Orose et sans corriger les inepties dont l’anonyme breton avait agré- menté la rédaction de l'auteur espagnol : c'est pourquoi Geof- froy, comme l'Historia Britonum, a écrit Arae Philistinorum au lieu d’Arae Philaenorum et, comme l'Hastoria Britonum, a cru que la mer Tyrrhénienne, c'est-à-dire en réalité la

1. Chap. 15.

82 GEOFFROY DE MONMOUTH

«

Méditerranée, s’ouvrait au-delà et à l'ouest des Colonnes d'Hercule. A peine a-t-il introduit ici trois traits de son crà : il a imaginé que les Troyens avaient eu à se défendre contre les pirates près des Monts Azarae, qu'ils avaient été obligés de piller la Mauritanie, enfin qu'ils avaient rencontré des sirènes à proximité des Colonnes d’Hercule : traits fantaisistes, dont le dernier s'explique toutefois par une indication de la Chronique de saint Jérôme :, qui semblait placer les sirènes dans la mer Tyrrhénienne, laquelle, selon Geoffroy, baignait les côtes d'Es- pagne, à l'ouest des Colonnes d'Hercule. Quant aux quatre générations de Troyens qui s'étaient succédé en Espagne, ce sont celles qui, selon la fiction admise par Geoffroy, corres- bondaient à Énée, Ascagne, Silvius et Brutus; et pour Anté- nor, ilest à peine besoin de rappeler que tous les textes an- ciens l'amènent, uon point, comme le fait ici Geoffroy, dans la péninsule ibérique, mais dans le golfe adriatique.

Le chef des Troyens issus d’Anténor était, à l'arrivée de Brutus, un certain Corineus, homme sage et réfléchi, de conseil excellent, pro- digieux de force et de courage : entre ses mains, un géant ne comp- tait pas plus qu'un petit enfant.

De compagnie, Brutus et lui passent en Aquitaine et mouillent à l'embouchure de la Loire. régnait Goffarius Pictus. La Renom- mée annonce à ce Goffarius le débarquement de Brutus et un incident de chasse fait éclater les hostilités entre les indigènes et les nou- veau venus. Les messagers de Goffarius, s'étant portés à la rencon- tre des Troyens pour reconnaitre leurs intentions, trouvent Corineus en train de battre les bois avec 200 de ses compagnons. Ils lui demandent en verlu de quelle autorisation il viole ainsi la forêt royale : car il était établi de haute antiquité que nul ne pouvait chasser en cet endroit sans l'autorisation du roi. Corineus répond avec hauteur qu'il n'a besoin de la permission de personne et, comme un Aquitain nommé Imbert le menace d'une flèche, il lui brise son arc sur le crâne et l'assomme.

1. 4b Abraham 841 : « Ea quae de Ulysse fabulae ferunt, quomodo trierem Tyrrhenorum Scyllam fugerit, spoliare hospites solitam, scribit Palaephatus in Incredibilium libro 1, Sirenas quoque fuisse meretrices quae deciperent navi gantes. »

L’' « HISTORIA REGUM BRITANNIAE », CHAP. 47-20 83

Le coup de Corineus met en fuite le reste des messagers. Leur chef, le duc des Poitevins, convoque son armée. Brutus, de son côté, abrite les femmes et les enfants troyens sur ses vaisseaux et la guerre commence. Une bataille s'engage, longlemps disputée, jus- qu'au moment Corineus, attaquant par la droite, s'enfonce dans le plein des forces ennemies et met tous les Aquitains en fuite. Corineus avait perdu son épée : armé d’une hache qui lui était tombée sous la main, il exerce des ravages terribles, fendant en deux, du haut en bas, tous ceux qu'il atteignait et les poursuivant de ses sar- casmes : « Arrêtez ! Revenez! Et mesurez-vous avec Corineus! Si vous fuyez, ayez du moins cette consolation que c’est moi qui vous poursuis, inoi qui si souvent ai misen déroute les géants Lyrrhé- niens et les ai précipités dans Île Tartare, trois par trois, quatre par quatre ! » À ce défi, un consul du nom de Suhard fait tête : de sa hache, Corineus le tranche en deux. Puis, se précipitant sur les autres et exécutant un terrible moulinet, il fait voler ici un bras, une épaule, ici une tête, une jambe. A lui seul il jette l'épouvante et la mort dans toute l'armée.

Un secours amené par Brutus à Corineus décide finalement de la victoire. Le roi Goffarius, mis en fuile avec ses Poitevins, se met à parcourir les provinces de la Gaule et y sollicite l'assistance des douze rois qui se partageaient alors le pays. Brutus, pendant ce temps, pille l’Aquitaine, détruit la population et charge ses vais- seaux de butia. Puis il se rend sur l'emplacement où, comme le rap- porte Hoïinère, il devait élever plus tard la ville de Tours, et s’y forti- fie. Deux jours après, Goffarius se présente avec les alliés qu'il avait rassemblés. Ses troupes, haranguées, s'arment pour le combat et s'avancent en douze colonnes. La bataille s'engage. D'abord, Bru- lus prend l'avantage et tue 2.000 hommes à l'ennemi. Mais bientôt les Gaulois, trois fois plus nombreux, ramènent les Troyens et les assiègent dans leur camp. La nuit suivante, Corineus tient conseil avec Brutus. Il propose de sortir pendant la nuit, de se tapir dans les bois voisins avec 3.000 hommes et, le jour venu, tahdis que Bru- tus offrira la bataille aux Gaulois, de prendre ceux-ci à revers. Son offre agréée, les choses se passent comme on en était convenu. Le lendemain, Brutus fait une sortie : son neveu Turnus, qui devait donner son nom à la future ville de Tours il fut enseveli, suc- combe après avoir tué 600 ennemis; mais Corineus, tombant sur les derrières des Gaulois, les disperse et rend la vicloire aux Troyens.

Toutefois, inquiet de voir ses troupes fondre devant un ennemi dont le nombre va sans eesse croissant, Brutus décide de quitter le pays : il charge ses vaisseaux, met > la voile vers l'ile promise et,

84 GEOFFROY DE MONMOUTH

après une heureuse navigation, débarque sur le rivage de Totnais. (Chap. 17-20)

L'idée première de cet extraordinaire récit est venu à Geof- froy de l’Historia Britonum anonyme, qui fournissait le thème du passage de Brutus en Gaule et celui de la fondation de Tours. - Mais c'était en quelques mots à peine : « Il passa en Gaule et fonda la cité des Tourangeaux, qui se nomme Turnis ‘. » Geof- froy, lui, a tiré de tout un roman.

Il a d’abord inventé Corineus. Corynaeus, chez Virgile, compte parmi les compagnons d'Énée. Il remplit des fonctions sacerdo- tales, mais il se mêle aussi aux combats. Après que le corps de Misène a été incinéré, c'est lui qui recueille les cendres dans une urne et qui répand l'eau lustrale sur les assistants *. Quand les Rutules attaquent Laurente, ils le trouvent près des autels; mais là, menacé par Ebusus, il se signale par une action har- die : d'une torche enflammée il met le feu à la grande barbe de son agresseur, puis il le saisit par la chevelure, le renverse et, le tenant terrassé sous son genou, lui enfonce une épée dans le flanc *. Toutefois, même ce dernier exploit ne suflisait pas à le désigner comme un héros d’une extraordinaire vertu. Mais il s'appelait Corynaeus ; et Geoffroy, qui, dans son livre, semble s'être intéressé particulièrement aux Bretons de Cornouailles (Cornubia), a conçu l’idée de leur donner Corynaeus pour ancê- tre : il a donc imaginé que Corineus, descendant d'Antlénor, s'était mis, avec les siens, à la suite de Brutus, tandis que celui- ci traversait l'Espagne, et qu'arrivé en Grande-Bretagne, il avait donné son nom aux Cornouaillais (Cornubienses) : on ne demandait ‘pas, en ce temps-là, d’étymologie meilleure. Et c'est pourquoi, en outre, Geoffroy a imaginé que les Troyens avaient pris terre en Grande-Bretagne sur le littoral de la pro- vince de Totnais, c'est-à-dire en Cornouailles, à l'embouchure de la Dark.

1. Chap. 10. _ 2. Énéide, VI, 227, 231. 3. Ibid., XI, 298 ss.

L’ « HISTORIA REGUM BRITANNIAE », CHAP. 17-20 85

De même qu'il avait inventé Corineus, Geoffroy a aussi inventé Goffarius Pictus. Ce- Goffarius, il est à peine besoin de dire qu'aucun document ne l'indiquait comme un per- sonnage qui eût vécu quelque huit ou dix siècles avant Jésus-Christ. Mais Geoffroy connaissait un célèbre Aquitain du vin° siècle de notre ère, qui, pendant huit années, avait tenu tête au roi Pépin et avail laissé de vivants souvenirs dans l'histoire et dans la légende : c'était le Waiofarius dont parle longuement un continuateur du pseudo-Frédégaire ‘, le fameux Gaifier de Bordeaux des chansons de geste françaises. Geoffroy a emprunté ce nom, maïs en essayant de donner le change sur sa provenance véritable. Ce Gaifier d'Aquitaine, dont il considérait, conformément à l'état de choses du xu° siècle, que la capitale était Poitiers, il s'est bien gardé de l’appeler Goffarius Pictaviensis, ou Pictavius, ou Pictonis (bien qu’il lui ait échappé une fois de l’intituler dur Pictavien- sum) : il a archaïsé, il a évoqué un monde de populations an- ciennes et, songeant à ces Pictes, avec lesquels les Bretons avaient eu tant de démèlés au cours de leur histoire, il l'a appelé Gaifier le Picte, Goffarius Pictus.

Geoffroy a inventé enfin le personnage de Turnus, neveu de Brutus, qui aurait donné son nom à la ville de Tours, personnage dont d’ailleurs l’Historia Britonum, qui rap- pelait d'un mot, à propos du passage de Brutus en Gaule, l'histoire de Turnus le Rutule *, peut bien lui avoir suggéré l'idée. |

Voilà pour les noms. Quant aux caractères, Turnus se dis- lingue par une extrême vaillance. Mais il le cède en originalité à Corineus. La manière de ce dernier héros le fait reconnaître entre tous : dans sa fougue irrésistible, il dédaigne les moyens ordinaires; il ne lui est pas besoin de tirer une flèche pour abattre un adversaire : il l'écrase du poids de son arc. Son arme, c'est une hache, un outil de paysan, comme on en voit

1. Édit. Krusch (Monumenta Germaniae hislorica, Rerum merov. scriplores, t. Il), p. 186-192. 2. Chap. 10.

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un, dans l'Énéide !, entre les mains du berger Alsus. Ainsi con- venait-il à cette sorte d’Hercule. Ses bravades, sa violence, ses formidables exploits font penser à Capanée devant les portes de Thèbes ? ; et de ses procédés inattendus résultent des effets à la fois héroïques et bouffons, comme ceux que l'épopée française a parfois recherchés, en racontant, par exemple, les prouesses d’un Raïinoart au Tinel. Que Geoffroy ait pensé aux chansons de geste, ce n'est point impossible. Je viens de le supposer pour Corineus, je l’ai déjà indiqué pour Goffarius; et le fait paraît d'autant plus vraisemblable que les douze rois attribués à la Gaule par Geoffroy correspondent aux douze pairs de France rangés par nos poèles autour de Charlemagne.

Pour les sifuations, enfin, c'est en partie à Virgile, en partie au spectacle de son propre temps que Gcoffroy a demandé des thèmes. C’est la Renommée qui annonce à Goffarius l'arrivée des Troyens, comme elle avait annoncé à Latinus le débar- quement d'Énée*; c'est un incident de chasse qui marque le début des hostilités en Aquitaine, comme la chasse malheureuse d'Ascagne, mettant à mort le cerf apprivoisé de Tyrrhée, avait fait éclater la guerre entre les Troyenset les Latins. Mais cette dernière circonstance a rappelé à l'auteur un trait propre à à son époque : l'institution fameuse de la Nouvelle-Forèt, créée en Grande-Bretagne par les conquérants normands, cette interdiction célèbre et détestée de chasser sur le territoire du Hampshire sans l'autorisation du roi, sous peine de mort.

Quant au témoignage d Homère, invoqué par Geoffroy à propos de la fondation de Tours, on le recueillera comme un trait caractéristique des procédés de l'auteur.

Li +

Au temps Brutus y arrive, la Bretagne s'appelle Albion. Elle est uniquement habitée par quelques géants. Brutus, de son propre nom, la dénomme Pritannia el dénomme ses compagnons Pritones. La langue du nouveau peuple, primilivement appelée 7rojana, ou

1. XII, 404 ss. 2. Stace, Thébaïde, X, 138 ss. 3. Énéide, Vil, 104-106.

L’ HISTORIA REGUM BRITANNIAE ». CHAP. 47-22 87

curoum (raecum, prend le nom de britannica. Quant à Corineus, sa province devient, du nom de l'occupant, la Corineia, dénomination transformée plus tard en Cornubia, soil par allération du nom pri- mitif, soit par influence de l'expression cornu Britanniae.

Or la terre de Corineus abondait plus que les autres en géants et c'était pour lui un plaisir extrême de les combattre. L'un de ces monstres, détestable parmi tous les autres, se nommait Goemagog : il mesurait douze coudées de hauteur et il arrachait un chêne comme on cueille une baguelle de coudrier. Un jour, tandis que Brutus cé- lébrait une fête dans le port il avait pris terre, Goemagog survient avec vingt autres géants et maltraite cruellement les Bretons. Ceux- ci finissent par les mettre lous à mort, à l'exception de Goemagog, que Brutus laisse en vie pour le faire lutter avec Corineus, friand de ce genre de combat. Corineus dépose ses armes et le voilà aux pri- ses avec le géant. La lutte est âpre : les adversaires se saisissent à bras le corps et font résonner l'air de leurs respirations haletantes. Goemagog brise trois côtes à Corineus. Mais Corineus, se ressaisis- sant, l'empoigne à son touret, le chargeant sur ses épaules, court avec ce fardeau jusqu'au rivage voisin. Du haut d’une roche il le précipite dans la mer et le monstre, dans sa chute, se met en mille pièces sur les aspérités de la pierre, souillant l'onde d'un flot de sang. Depuis, l’endroit s'est appelé en latin Saltus Goemagog.

Après ces événements, la Bretagne étant conquise, Brutus fonde sur la Tamise une Troja Nova, qui, par corruption du nom, s’est appelée plus tard Trinovantum, jusqu'au jour Lud, frère de Cassi- bellanus, après avoir paré la ville de nobles murailles et de tours, la dénomma Kaerlud, c'est-à-direla Cité de Lud. Sur quoi une grande discussion devait s'élever entre Lud et son frère Nennius, qui s'indi- gnait de voir abolir le nom de Troie : querelle que l'historiographe Gildas a racontée avec une suffisante ampleur et qu'il n’y a pas lieu de narrer à nouveau, au risque de ne pas égaler l'expression d'un si grand devancier. (Chap. 21-22)

Si Geoffroy avait pu lire dans Bède ' que la Bretagne s'était anciennement appelée Albion, personne avant lui n'avait écrit qu'elle eût été habitée par des géants. Mais on voit bien comment il a été conduil à cette dernière idée. Terre déserte depuis la création, la Bretagne, comme le reste de la terre, avait porter des géants, conformément à ce que raconlaient

1. Historia ecclesiastica, }, 1.

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à la fois la Bible et la mythologie païenne *. C'est pourquoi, en prévision de la rencontre que les Troyens devaient natu- rellement faire, à son sens, sur la terre brelonne, Geoffroy a composé le personnage de Corineus comme celui d’un guer- rier assez bizarrement spécialisé dans la lutte contre les géants.

Au reste, les emprunts de Geoffroy aux écrits païens et bibliques se trahissent ici par quelques détails précis.

La lutte de Corineus et de Goemagog rappelle celle d'Her- cule et d’Antée dans la Pharsale * : luite à main nue d’un héros contre un géant; ressemblances d'expression, quand Geoffroy écrit |

alter allterum vinculis brachiorum annectens, crebris afflatibus aera vexant,

Lucain, de son côté, avait frappé ces vers :

617 Conseruere manus et multo brachia nexu…. et

622 Exhausitque virum, quod creber anhelitus illi Prodidit…;

merveilleuse issue du combat, quand Corineus charge Goemagog sur ses épaules pour le précipiter dans la mer, de même qu Hercule avait élevé Antée dans les airs et l’avait maintenu dans celte position Jusqu'à ce qu’il rendît le souffle ; enfin, dénomination lopographique qui consacre le souvenir de cette victoire :

654 Hinc aeut veteris custos, famosa vetustas, -Miratrixque sui signavit nomine terras.

À ces traits de provenance classique on pourrait en ajouter d'autres, comme celui du géant pour qui un chène ne compte

{. Genèse, 6, 4 : « Gigantes autem erant super terram in diebus"illis. » 2. Ovide, Mélamorphoses, I, 151 ss. 3. 1V, 593-660.

L' HISTORIA REGUM BRITANNIAE », CHAP. 21-22 89

pas plus qu'une baguette de noisetier et qui peut avoir été inspiré par la Thébaïde, l’on voit figuré, sur le bouclier de Capanée, entre autres sujets héroïques et prodigieux, un géant dont l'arme est faite d'un cyprès ébranché :

[1V, 179 Prominet arce gigas atque uni missilis all Cuspide praefixu stat frondibus orba cupressus.

Mais, plutôt que de s’attarder à ces détails, mieux vaut signaler les souvenirs bibliques qu’atteste ici la présence du nom de Goemagog. Certains critiques‘ ont considéré que Geoffroy avait trouvé ce nom et l’idée de l'épisode dans Ézéchiel, il est écrit ? :

Fili hominis, pone faciem tuam contra Gog, terram Magog, princi- pem capilis Mosoch ét Thubal, et vaticinare de eo.

Et dices ad eum : Haec didicit dominus Deus : Ecce ego ad te, Gog, principem capitis Mosoch et Thubal...

..În novissimis diebus eris et adducam le super terram meam, ut sciant gentes me, cum sanctificalus fuero in te in oculis eorum, o Gog.…

Super montes Îsrael cades tu, et omnia agmina tua, et populi tui, qui sunt lecum.…

….Dabo Gog locum nominatum sepulcrum in Israel, Vallem Viato- rum ad orientem maris, quae obstupescere faciet praetereuntes, el sepelient ibi Gog, et omnem multitudinem ejus, et vocabitur Vallis multitudinis Gog.

Le trait final, relatif à l'existence d’un site auquel était attaché le nom de Gog, enseveli avec les siens en cet endroit, pourrait apparaître comme la source Geoffroy aurait puisé l’idée de son « Saltus Goemagog ». Cependant, la ressem- blance des deux textes n'est pas telle qu'elle exclue, pour l'idée d'une dénomination topographique, la possibilité d’une autre origine, qui serait, comme je l'ai déjà indiqué, un pas- sage de Lucain. De plus, le personnage mystérieux dont parle Ézéchiel est Gog, de la terre de Magog ; et Magog est, on le voit, non pas un nom d'homme, mais un nom de pays. C’est

1. P. Feuerherd, Geoffrey of Monmouth und das Alte Testament, p. 31 ss. 2. 38, 2-16, et 39, 4-11.

90 GEOFFROY DE MONMOUTH

pourquoi il serait plus naturel de penser que Geoffroy s’est servi d'un texte, différent d'Ézéchiel, Magog pouvait être pris pour un nom de personne associé à celui de Gog ; et ce texte serait l’Apocalypse de Jean, qui porte, en effet : :

el seducet gentes, quar sunt super quatuor angulos terrae, Gog et Magog, et congregabit eos in proelium.….

Mais on remarque encore qu'à la différence de ce qui se passe chez Gcoffroy, Gog et Magog, s'ils sont bien, dans l’Apocalypse, des personnages, y représentent du moins deux personnages distincts. Or, s'il n’est pas interdit a priori de supposer que la fusion des deux noms en un seul ait été le fait de Geoffroy, il faut toutefois noter qu'il a existé antérieu- rement à lui un texte Gog et Magog semblent avoir été ramenés à un unique et mème personnage : Je veux dire les Revelationes du pseudo-Methodius, au passage il est ques- tion des portes gigantesques bâties dans le Caucase par l'empereur Alexandre et derrière lesquelles furent enfermés les peuples et les rois maudits, au premier rang desquels Gog et Magog * :

Sunt autem ex filiis Japhet nepotes, quorum immunditiam videns ezx- horruit. Comedebant enim hi omnes cantharo speciem omnem coinqui- nabilem vel spurcibilem, id est mures, canes, serpentes... Haec vero universa conlemplatus Alexander, ab eis immunditer et sceleriter fiert timens, ne quando eant exilientes in Terra sancta et illa contaminent a pollutis suis affectionibus, deprecatus est Deum impensius. Et prae- cipiens congregavil eos omnes mulieresque eorum et filios et omnia scilicet castra eorum, et eduxit eos de terra orientali, et conclusit minans P0s, donec inlroissent in finibus aquilonis... Et praecepit Deus duobus montibus, quibus est vocabulum Ubera Aquilonis, et adjuncti proximaverunt invicem usque ad duodecim cubitorum. Et construit portas aeneas, el superinduril eas asincitum, ut, si voluerint eas patefacere in ferro, non possent..… În novissimis vero temporibus secundum E’zechielis prophetiam, quae dicit : « In novissimo die con- summalionis mundi exiet Gog et Magog in terra Israel »... Qui sunt

1. 20, 7-8. 2, Chap. 8 de l'édition E. Sackur, Sibyllinische Texte und Forschungen, p.12 ss.

« HISTORIA REGUM BRITANNIAE », CHAP. 21-22 91

gentes et reges quos retrusit Alexander in finibus Aquilonis: Gog et Magog, et Anog,et Ageg..…. Hi -viginti duo reges consistunt reclusi…

Le singulier exiet, dans la citation d'Ézéchiel, semble indi- quer ici que, pour l'auteur, Gog et Magog ne faisaient qu'un. D'autre part, on remarque que les deux montagnes qui devaient servir de piliers aux portes avaient été rapprochées à 12 coudées l'une de l’autre, ce qui est précisément la taille attribuée par Geoffroy à Goemagog. Enfin, le nombre des chefs emprisonnés avec Gog et Magog est approximalivement une vingtaine celui des géants qui accompagnent Goemagog dans son attaque contre les Bretons. On peut donc se deman- der si Geoffroy, l'auteur des Prophéties de Merlin, na pas connu les Revelationes du pseudo-Methodius.

En ce qui concerne la fondation d’une ville par Brutus, l'in- tention de Geoffroy est claire : il a voulu que son héros fût le fondateur de la cité qui, de son temps, au xu: siècle, était la capitale de l'Angleterre. Le mythe, ici encore, a été modelé sur celui d'Énée. Les dieux avaient promis au fils d’Anchise une Troie nouvelle; c'était une Troie nouvelle qu'il avait fondée en Italie : c'est de même une Troie nouvelle que Brutus fonde sur la Tamise. Quant à l'histoire de la querelle qui se serait élevée entre Lud et Nennius, il n’en est nullement question dans Gildas. Mais Gildas était une bonne autorité à invoquer, une vénérable caution, comme Homère.

* » +

Résumons. Geoffroy doit :

à l’Historia Britonum anonyme, l’idée embryonnaire de l'histoire de Brutus, fondateur du royaume breton, et plusieurs autres traits ;

à l’Énéide de Virgile, l'idée de faire rencontrer sur le sol grec Brutus et les descendants d'Helenus, l'idée de la consul- tation d'un oracle, l'idée de la chasse qui ouvre le conflit avec Goffarius, et beaucoup de détails : le nom de Corineus, la description de l'attaque nocturne du camp, etc. ;

02 GEOFFROY DE MONMOUTH

à la Thébaïde de Stace, plusieurs traits utilisés dans la description de l'oracle de Diane et peut-être certains côtés du caractère de Corineus, imaginé à la ressemblance de celui de Capanée : |

à la tradition biblique, et peut-être aussi aux Revela- tiones du pseudo-Methodius, certains éléments de l’histoire des géants en Grande-Bretagne ;

à la Chronique de s. Jérôme, des synchronismes;

à l'Historia ecclesiastica de Bède, le souvenir du nom d'Albion ;

aux traditions francaises, le nom de Goffarius et la men- tion des douze rois de l'ancienne Gaule:

à l'actualité de son temps, l’idée de la forêt réservée aux chasses royales.

Mais ces emprunts, relativement très nombreux, Geoffroy a pris grand soin de les dissimuler. Il ne se souciait pas qu’on reconnût ses larcins ni qu'on découvrit chez lui les traces des légendes dont l’immixtion à son récit ne pouvait que compro- mettre la réputation d’auteur véridique à laquelle il prétendait. Aussi, tout en empruntant, a-t-il systématiquement déformé, faisant, par exemple, de l'ile de Gyaros un devin Gérion, ou de Gaifier d'Aquitaine un Goffarius Pictus. Toutefois, ses arti- fices n’ont pas suffi à cacher son jeu; s’il pille, on le prend souvent sur le fait : par exemple, quand il utilise pour Brutus l'itinéraire donné par l'Historia Britonum pour les Scots; s'il allègue des autorités, son imposture est souvent manifeste : par exemple, quand il invoque les témoignages d'Homère ou de Gildas. Et l’on a si vite fait de le connaître, que ses préci- sions affectées, ces nombres soigneusement déterminés, 600 hommes ici, 2.000 hommes là, n'ont pas d'autre résultat que de rendre plus apparents ses déguisements systématiques. Ne le jugeons point : il est superflu de qualifier ses procédés. Mais retenons sa façon de faire el tenons-nous pour averlis : nous saurons désormais la confiance que méritent ses affirmations, lorsqu il en produit.

L’ HISTORIA REGUM BRITANNIAE », CHAP. 23 93

III. Les successeurs DE BRUTUS JUSQU'A L'ARRIVÉE DE JuLES CÉsaRr.

Après avoir raconté l'installation de Brutus et de Corineus en Grande-Bretagne, il s'agissait pour Geoffroy de montrer comment l’activité du nouveau peuple avait imprimé sa marque sur le pays. Il s’est donc préoccupé d'expliquer par les événe- ments de l’histoire de son histoire l'origine des grandes divisions de l’île, celle des principales dénominations géogra- phiques qui y étaient ou y avaient été en usage, celle des cités les plus célèbres qu'on y rencontrait : ainsi, dans une certaine mesure, avait fait Virgile pour l'Italie.

1. Locrin, Kamber et Albanact ; Guendoloena ; Maddan; Mempricius; Ebrauc; Brutus au Vert Écu; Leil; Rud Hudibras; Bladud.

On pouvait, au xu* siècle, distinguer dans la Bretagne insu- laire trois grandes régions, qui correspondaient approximati- vement aux divisions administratives créées par les empereurs romains, Bretagne I et Flavia césarienne au sud, Bre- tagne II à l’ouest, Bretagne Valentia et Maxima césarienne au nord. C'étaient : l'Angleterre proprement dite, le pays de Galles et la Northumbrie. L'Angleterre proprement dite, délimitée au nord par l'Humber et à l’ouest par la Severn, était appelée par les Gallois Lloegr ou Lloegyr (en latin Loegria); le pays de Galles se dénommait aussi Cambrie ; et la Northumbrie, outre ce nom, portait encore ceux de Scotie et d'Albanie.

Se référant à cet état de choses, Geoffroy a imaginé d'abord la situation suivante :

À la mort de Brutus, survenue la vingt-qualrième année de son débarquement en Grande-Brelagne, les trois fils qu’il avait eus de son mariage avec Innogen l'ensevelissent à Trinovantum, puis se parlagent son royaume : l’ainé, Locrin, occupe le pays qui, de Son nom, s est appelé Loegrie ; le second, Kamber, occupe le pays qui, de son nom, s'est appelé Cambrie; le plus jeune, Albanact, occupe le pays qui, de son nom, s'est appelé Albanie. (Chap. 23)

94 GEOFFROY DE MONMOUTH

On savait désormais de quelle façon les trois grandes con- trées de la Bretagne avaient reçu les noms respectifs dont elles étaient désignées. Mais il fallait aussi rendre compte des noms portés par les deux cours d'eau, l'Humber et la Severn, qui les délimitaient entre elles ; et Geoffroy, en conséquence, a inventé pour chacun de ces fleuves un petit roman. D’abord pour l'Humber :

Tandis que les (rois fils de Brutus règnent dans la paix et la con- corde, Humber. roi des Huns, débarque en Albanie, livre bataille à Albanact, le tue, et force la populalion de son royaume à se réfu- gier auprès de Locrin. Celui-ci, faisant cause commune avec Kam- ber, marche à la rencontre du roi hun, qui, atteint sur les bords d'un fleuve, est mis en fuite et précipité dans le coura